Nous achevions de prendre le café, dans la salle basse de l’hôtel Stéphan, les fenêtres ouvertes sur la nuit, une nuit pâle et tiède, une de ces étranges nuits d’occident où l’haleine de la mer semble arriver toute chaude encore de la grande fournaise embrasée des tropiques. Il devait être neuf heures environ: à l’église, là-haut, le couvre-feu venait de sonner. Le syndic, la pipe aux lèvres, nous contait un naufrage récent, celui de la Miranda.

—Un beau navire, ma foi!... L’équipage fut recueilli par un lougre de Perros... Huit jours après, je reçus la visite du capitaine. C’était un Allemand de Hambourg, un petit homme châtain avec des lunettes, l’air d’un savant plutôt que d’un long-courrier. L’agent de la Compagnie d’assurances faisait l’office d’interprète. Nous allâmes ensemble jeter un coup d'œil à la carcasse du vapeur, qui s’était enferré à pic sur «la Jument». L’arrière seul avait été submergé, l’avant était resté presque intact. Le capitaine voulut à toute force y pénétrer. Nous l’attendîmes dans le canot. Il reparut au bout de quelques minutes, tenant un objet sans forme enveloppé dans un numéro du Times. Nous nous demandions: «Qu’est-ce qu’il peut bien avoir trouvé?» Ça sentait une pourriture du diable... Devinez ce que c’était? Le carlin du bord, oublié par mégarde, au moment du sinistre, dans le sauve-qui-peut! Une charogne, quoi!... Croyez-vous qu’il lui fit faire une caisse et qu’il l’a emporté en Allemagne!...

—Dites donc, Gavran, observa l’instituteur, vous rappelez-vous que nous étions attablés ici même, comme ce soir, la nuit où la Miranda fit côte?

—C’est pourtant vrai... Mais quelle brume, hein! quoiqu’on fût en juillet, dans le mois clair!

—Vous rappelez-vous aussi les propos de Nola Glaquin à qui vous aviez offert un grog?

—Nola Glaquin, la «commissionnaire»? demandai-je.

—Une vieille folle! opina le syndic. Figurez-vous qu’elle prétend savoir une couple de jours à l’avance tous les malheurs qui doivent se produire en mer, dans un rayon de six lieues à l’entour de l'île. On l’a surnommée, à cause de cela, Strew an Ankou, la Mouette de la Mort. Les gens vous affirmeront qu’elle converse avec les goélands dans leur langue. Ce qui est sûr, c’est que le chaume de sa maison est tout englué de la fiente de ces oiseaux. Quand ils sont blessés, elle les soigne, et quelquefois les guérit, grâce à des onguents dont elle a le secret. En retour, ils lui font part des nouvelles du large... Le soir en question, comme elle se trouvait par hasard à l’hôtel, je l’invitai à trinquer avec nous. Son verre vidé, elle me dit: «Complaisance pour complaisance, monsieur Gavran. Ne vous endormez pas trop profondément cette nuit, si vous ne voulez pas avoir à vous réveiller en sursaut. Il y aura du fourbi sur la côte». Nous nous mîmes à rire, l’instituteur et moi. Une heure plus tard, le phare du Créac’h tirait le canon pour avertir les hommes du bateau de sauvetage... Est-ce bien cela, magister?

—Parfaitement, syndic.

Le greffier de la justice de paix, un îlien long, mince, fluet, à mine ecclésiastique, ancien élève du collège de Saint-Pol et séminariste manqué, insinua d’un ton doux et conciliant:

—Elle a certainement des lumières spéciales, cette Nola Glaquin. Je pourrais, moi qui suis du pays, vous citer une foule d’exemples de son extraordinaire sagacité. Écoutez seulement celui-ci qui m’est personnel. Il y avait deux jours que mon père était parti pour Camaret. Nola Glaquin passa en charrette devant notre porte, se rendant au Stif. Ma mère, qui n’avait aucune inquiétude, lui dit gaiement, en manière de salut: «Vous n’entrez pas allumer votre pipe, Nola?»—Vous savez qu’elle fume comme un homme.—«Hélas! répondit-elle, en hochant la tête, ne plaisantez pas, Renée-Anne; vous m’aurez peut-être chez vous plus tôt que vous ne pensez.» Le soir même, je dus l’aller quérir: on faisait la veillée funèbre autour du cadavre de mon père, noyé dans les parages des Pierres-Noires.