—Renée-Anne!... Renée-Anne!...
Sa gorge, quasi enfantine, était découverte, laissait voir un coin de chair blanche, d’une pâleur nacrée. Il se dépouilla de sa veste et l’étendit religieusement sur elle. Dans ce mouvement, ses doigts la frôlèrent; elle rouvrit les yeux. Alors, lui, par crainte qu’elle ne lui sût mauvais gré d’être là et de l’avoir surprise en ce désordre, il s’enfuit...
Ni le lendemain, ni jamais depuis, Renée-Anne n’avait fait une allusion à ce qui avait pu se passer. Quant au Dagorn, il eût été fort en peine de manifester un ressentiment quelconque. Sa fureur d’avoir été mis, par son domestique, momentanément hors d’état de nuire lui était montée à la tête en un transport de sang. Et du coup, pensée, mémoire, l’usage même de la parole, tout était parti. Il avait pourtant vécu des semaines encore, soigné, veillé par sa femme, tandis que sa propre parenté faisait allumer des cierges devant saint Tu-pé-du, pour lui obtenir un prompt trépas. La délivrance était enfin venue, un jour d’août, comme on achevait de battre la moisson. Et ç'avait été un soulagement universel qui se fût peut-être traduit d’une façon peu décente, n’eût été le respect d’un chacun pour la tristesse sans affectation de Renée-Anne, la «nouvelle veuve».
Le soir même des obsèques, celle-ci avait pris à part Emmanuel Prigent.
—Tu es un peu de notre famille, lui dit-elle, et je n’ai pas été sans voir que tu avais de l’intérêt pour nos champs. Veux-tu me continuer tes services? Tu auras la surveillance de la terre et tes gages seront doublés.
Il avait fait oui de la tête, sans pouvoir proférer une parole de remerciement, dans l’émotion de sa surprise et de sa joie. Car il s’était attaché à ce Guernaham «où personne ne restait», et tout lui en était devenu cher, la maison, les granges, les étables, les labours, jusqu’aux cressonnières des douves, dans les chemins creux, jusqu’aux semis de lande, sur les talus. Renée-Anne l’eût prié, ma foi! d’y demeurer pour rien, fût-ce en qualité de gardeur de vaches, qu’il eût accepté... Or, voici que depuis deux mois, il y commandait en maître, sur les hommes et sur les harnais. Les débuts, certes, avaient été pénibles: les autres domestiques s’étaient obstinés longtemps à ne considérer en lui qu’un de leurs pairs, discutant ses ordres, se refusant même à les accomplir. Mais, il avait fini par dompter les plus rebelles. Si l’on grommelait parfois encore, quand il avait le dos tourné, du moins on obéissait. De l’avis du vieux Guyomar, le père de la veuve, qui faisait une apparition chez elle, de temps à autre, jamais les choses n’avaient aussi bien marché à Guernaham. Renée-Anne, de son côté, se montrait ravie. Bref, il n’avait de toute manière qu’à se louer de sa condition présente. Pourquoi donc cette amertume qui, insensiblement, s’était levée en lui, gagnant toute l'âme et voilant d’une tristesse subtile les pacifiques images de son bonheur?
III
—Cela va toujours au manoir? demanda Jozon Thépaut, l’aubergiste, lorsqu’il aperçut dans le cadre de la porte la haute silhouette élancée du charrueur.
—Toujours, répondit Emmanuel d’une voix distraite.
Il promena son regard dans la salle, cherchant quelque figure de connaissance parmi les groupes de buveurs attablés. Mais les jeunes hommes de son âge étaient tous partis reconduire leurs danseuses à la maison familiale, ainsi qu’il est de mode en Bretagne, les soirs de pardon. Il n’y avait là que des «étrangers», des gens des paroisses avoisinantes, venus en pèlerinage à Saint-Sauveur, et qui, leurs ablutions terminées à la fontaine, s’arrosaient maintenant l’intérieur du corps, selon le rite, tandis que les montures bridées et sellées piaffaient d’impatience dans la cour. Emmanuel allait s’asseoir à l’écart, quand, du fond de la pièce, un paysan qu’il n’avait pas remarqué l’interpella: