—L’instruction, cela n’est bon que pour les maîtres, Renée-Anne.

Eh! mais, où donc venait-il de disparaître à l’improviste, le charrueur?... La place de Saint-Sauveur est bordée, d’un côté, par le cimetière au centre duquel s’écrase, parmi les croix des tombes, la lourde toiture de l’église que la neige drapait silencieusement d’un fin suaire d’argent mat. Du côté opposé, deux maisons forment saillie: l’une, grise et basse, avec cette enseigne en lettres noires sur un ruban de chaux blanche: «Au rendez-vous des Lurons, Café, Cidre, Liqueurs»,—c’est l’auberge de Jozon Thépaut; l’autre, massive, ventrue, sans âge et sans style, une clochette de chapelle suspendue à la façade, sous un auvent d’ardoises,—c’est l’école communale.

Le premier mouvement de Renée-Anne fut de jeter un coup d'œil dans l’auberge. Que de stations douloureuses elle avait faites là, devant l’étroite fenêtre aux rideaux de percaline rouge, du temps où, toute jeune épousée, elle tentait de disputer son mari à cette hideuse maîtresse, tueuse des corps et des âmes, l’eau-de-vie!... Deux ou trois consommateurs jouaient aux cartes, autour d’un tapis en loques. Mais celui qu’elle frissonnait déjà d’y trouver n’y était point.

Elle s’enfonça dans la venelle qui sépare les deux bâtiments, poussa une barrière à claire-voie, fit quelques pas dans la cour sablée sur laquelle s’ouvre la résidence de l’instituteur. De nombreuses empreintes de sabots faisaient sentier à travers la neige récente; les baies des classes découpaient de larges rectangles de lumière jaunâtre sur le sol.

—C’est vrai, songea la veuve, les écoles du soir sont commencées depuis la Toussaint.

Et une exclamation soudaine s’échappa de ses lèvres:

—Serait-il Dieu possible qu’il les fréquentât!...

Incrédule encore, et soulevée néanmoins comme par une force surnaturelle d’allégresse et d’espoir, elle se haussa jusqu’à l’une des grandes baies vitrées... Une douzaine d’adolescents,—des garçonnets du bourg, de jeunes apprentis auxquels s’étaient joints quelques pastoureaux des fermes les plus rapprochées,—s’appliquaient, de-ci de-là, dans la vaste pièce, à écrire sous la dictée du sous-maître dont on voyait la mince silhouette étriquée aller et venir entre les bancs. Le regard de Renée-Anne ne s’arrêta même pas sur eux, attiré tout de suite, par une sorte de magnétisme, vers un groupe de deux personnages qui se tenaient debout contre la muraille du fond, les yeux fixés sur le tableau noir où s’alignaient des colonnes de chiffres. Ils tournaient tous deux le dos à la veuve; mais, court, râblé, avec ses longues mèches grisonnantes et, sur le sommet du crâne, sa calvitie ronde, en forme de tonsure sacerdotale, l’instituteur n’était pas facile à méconnaître. Et, quant à l’autre, si svelte, avec sa maigreur nerveuse, sa droiture élancée de chêneau de haute futaie, comment Renée-Anne ne l’eût-elle point nommé, ne fût-ce qu’à la façon désinvolte dont il laissait pendre sur l’épaule sa veste en peau de bique, dans une pose noble et simple tout ensemble de saint Jean-Baptiste adulte?

Il appuyait la craie sur le tableau, d’un geste un peu rude, en énonçant à mi-voix les calculs. Et, brusquement, il parut à Renée-Anne que les signes qu’il traçait agissaient sur elle comme les formules enchantées d’une mystérieuse cabalistique d’amour. Ses derniers scrupules tombèrent, ses dernières velléités de résistance furent vaincues. Pas un instant, elle ne douta qu’Emmanuel n’eût repris le chemin de l’école pour s’élever jusqu’à elle, pour la mériter. Émue aux larmes de ce qu’il y avait de troublant et de fort dans l’hommage secret de cette passion silencieuse, elle s’en revint à pas lents vers le manoir, et, cette fois, ne craignit point de laisser voir aux veilleurs de Guernaham qu’elle avait pleuré.

VII