—Il était temps... les jambes sont glacées.

Je lui proposai de descendre chercher une autre couverture. Il ne voulut pas. De grands frissons le parcouraient,—muettes haleines de la mort. Il prononça très bas, comme en rêve:

—Le soir de Pâques... n’oublie pas, Jean-René...

Il s’arrêta, épuisé. Ce furent ses dernières paroles. Dans ses yeux dilatés ses pupilles nageaient, comme fondues. Tout à coup il se dressa sur son séant, étendit les bras comme pour saisir quelque chose, puis retomba en arrière, en poussant un cri sauvage, un cri de bête blessée, qui retentit d’un bout du pont à l’autre et s’alla perdre au loin dans le silence épouvanté de la nuit.

C’était sa jeunesse, il faut croire, c’étaient ses vingt-cinq ans qui s’indignaient de mourir.

Deux de ses habituels voisins de pêche m’aidèrent dans sa toilette funèbre. Quand nous l’eûmes mis à nu, son corps nous apparut tatoué de dessins bizarres; parmi des entrelacs de fleurs des pays chauds, des noms se lisaient écrits avec des encres diverses et restés si frais qu’on eût dit que le pointillé datait de la veille,—des noms de femmes étrangères, aimées au hasard des rencontres, durant ces nuits dont il m’entretenait le matin même, les nuits de l’autre côté du monde, les nuits légères, douces comme de la soie... Et voici que cette poitrine de jeune homme, où tant de souvenirs étaient gravés, évoquant des terres si lumineuses, on la coucherait tout à l’heure au pays des glaces, dans la sombre Islande, si loin du vrai soleil, si loin des hamacs de la sieste sous les caroubiers!...

Le capitaine, qui était descendu consigner le décès sur le livre de bord, remonta portant un paquet de chandelles.

Nous traînâmes le matelas au fond de l’espèce de tente improvisée à l’abri de laquelle nous avions dîné, quelques heures auparavant, et, après l’avoir recouvert d’un ballin[2] de laine blanche, pour dérober les taches de sang qui s’y étalaient humides encore, nous y couchâmes le cadavre revêtu de ses habits de pêche et enveloppé dans son ciré des gros temps. Nous n’avions pas de crucifix à lui mettre dans les mains.

—Si nous y mettions mon bouquet de buis? proposa Garandel.

Nous n’avions pas de chandeliers: on prit des pommes de terre, on y creusa un trou, et l’on y plaça les chandelles dont la longue flamme jaune, protégée du vent par la voilure, promena comme un reflet de vie sur les traits souriants et reposés du mort.