—Ne t’endors pas... Le froid te prendrait.

Ils me tendaient la gourde d’eau-de-vie que le capitaine avait mise à notre disposition, j’y trempais les lèvres et nous nous remettions à réciter à mi-voix des De profundis.

Les équipes se succédaient de deux heures en deux heures, pour le quart funèbre; et rien n’était plus lugubre que ces allées et ces venues, avec le bruit des sabots cloutés, aux tiges de cuir, résonnant sur le pont, tandis qu’autour de nous, dans l’espace infini, flottaient les grands silences arctiques, encore plus mystérieux que de coutume et plus terrifiants.

Enfin une blancheur se montra vers l’est. Bientôt on put distinguer le gris du ciel du gris des eaux. Quelle différence entre l’aube merveilleuse qu’il m’avait été donné de contempler la veille et ce matin blême, ce matin de deuil où le soleil, blafard et vitreux, semblait l’œil convulsé d’un mort!...

Debout au gouvernail, le capitaine criait déjà ses ordres pour l’appareillage. Les poulies grincèrent, les voiles claquèrent en se déployant, et la Miséricorde, que ses ancres de fond ne retenaient plus, après avoir, comme nous disions, flairé la mer, courut droit devant elle, l’étrave haute, persuadée peut-être, la chère âme, qu’on la ramenait vers les cales de radoub et le tranquille hivernage dans les bassins bretons... Nous faisions cap sur Reikiavik.

V

Ce n’est pas tous les capitaines qui se seraient comportés envers un matelot avec la générosité que montra Hervé Guyader pour mon frère. Dieu me préserve de médire d’aucun d’eux: en trente ans de pêche, j’en ai pu connaître beaucoup de bons et beaucoup de mauvais; peu eussent consenti, comme celui-ci, à perdre une seconde journée de pêche et à quitter un des grands chemins de la morue, qu’on risquait fort de ne pas retrouver, tout cela pour obéir au vœu d’un mourant à qui ne l’unissait aucun lien de famille et qui n’avait droit qu’à la sépulture commune des décédés en mer, au sac de toile, à la planche à bascule et au Requiescat in pace prononcé sur le plongeon suprême.—Pauvre Hervé Guyader! Il faut croire que la mer ne lui pardonna point de lui avoir dérobé cette proie. Six ans plus tard, quand la Reine-des-Anges, sur laquelle j’avais fait la campagne, aborda au quai de Tréguier, les premiers mots du douanier de service furent pour nous apprendre que, depuis fin juillet, on était sans nouvelles de la Miséricorde. Nous nous rappelâmes qu’à cette date nous avions, en effet, essuyé un coup de gros temps. La Miséricorde avait dû sombrer corps et biens. Je m’enquis des hommes qui la montaient. Dans la liste, outre le capitaine, figuraient deux des compagnons qui m’assistèrent auprès de Guillaume: Mathias Garandel, l’homme au buis, et Désiré Kerneur, l’ancien Terre-Neuvat. Dieu ait leurs âmes!...

Arrivés en baie de Reikiavik, nous mîmes la chaloupe à la mer et nous y descendîmes le cercueil. C’était Kerneur qui l’avait fabriqué, ce cercueil, avec des bouts de planches destinés à la réparation du navire en cas d’avaries. On avait eu le soin de l’entourer d’une corde solide, de crainte qu’il ne vînt à se disloquer dans le transbordement. Une croix aussi avait été faite, puis passée au goudron, et j’y avais tracé en lettres blanches cette inscription très simple:

GUILLAUME KERELLO, DE PLOUGUIEL
VINGT-CINQ ANS

Six bâbordais prirent place dans l’embarcation, trois de chaque côté de la bière, pour ramer; le capitaine, à l’arrière, tenait la barre; moi, je m’étais accroupi sur l’avant et, mon eucologe à la main, je débitais à voix basse les dernières oraisons.