FUNÉRAILLES D’ÉTÉ
A M. Louis Ganderax.
I
Nous rentrions de la pêche au large, avec le flot montant. Il faisait une de ces calmes et blondes soirées d’août qui revêtent les lointains, en Bretagne, d’une lumière infiniment douce, suspendue dans l’air comme une poussière d’or pâle. Le ciel profond, et d’une amplitude immense, se recourbait en voûte au-dessus des eaux...
Le Saint-Yves filait d’une allure égale, un peu incliné sur son flanc droit, traînant derrière lui un fin sillage que le soleil couchant teintait de pourpre et projetant, en avant de la proue, sur la face à peine moirée de la mer, la silhouette élégante de ses deux focs harmonieusement gonflés.
Herri Laouénan, le patron, fumait sa pipe, assis à la barre. Le reste de l’équipage—deux pêcheurs et un mousse—se tenait accroupi dans l’ombre de la grande voile, les coudes appuyés au plat-bord. Tous se taisaient. A vivre constamment dans les mystérieuses solitudes du large, les marins de cette côte, fils d’une race d’ailleurs taciturne, prennent à la longue des habitudes quasi monastiques de silence. Je suis sûr que depuis le matin, en dehors des indications nécessaires pour les manœuvres, il n’avait pas été prononcé cinq paroles... Nous glissions sans effort, sous la poussée d’une faible brise, entre les îles qui parsèment ce coin de Manche, dans les parages du Trégorrois.
C’est un des plus beaux paysages de mer que je connaisse. De toutes parts surgissaient autour de nous de gigantesques profils de pierre, des figures énigmatiques et colossales. Le rocher du Château, avec sa toison de lichens, gardait l’entrée du port, dans l’attitude d’un sphinx de bronze vert, et, vis-à-vis, l’île Saint-Gildas dormait, paresseusement étendue à l’ombre de son bois de pins qui la fait ressembler à quelque Salamine bretonne. Plus loin, vers le septentrion, s’égrenaient, comme les têtes débandées d’un troupeau à la nage, les innombrables récifs épars le long du littoral de Plougrescant... Des vols de mouettes tourbillonnaient, pareils à une neige vivante, dans la transparence ambrée de l’atmosphère. Devant nous, l’âpre échine de la côte, de l’armor penvénanais, s’enlevait en noir sur le ciel pâlissant. Un calme délicieux baignait toutes choses. Et la houle elle-même roulait par grandes ondes lentes et pacifiques. La trépidation de la barque était à peine perceptible: on l’eût dite immobile, figée sur place, au milieu de l’enchantement universel, n’eût été la fuite incessante des roches qui, l’une après l’autre, passaient, en un défilé d’ombres silencieuses, semblant remonter vers la haute mer.
Soudain une cloche tinta.
Et, comme s’il n’eût attendu que cet avertissement, un goéland solitaire, perché à la cime de l’écueil du Four, battit l’air de ses longues ailes grises et s’envola.
Les hommes, ôtant leurs suroîts, se signèrent. Le patron murmura: