Le soleil n’était pas encore complètement couché quand nous accostâmes au débarcadère. Un groupe de femmes stationnait près de la hutte du douanier de garde, sur un tertre à demi éboulé dominant le môle. Une d’elles, une grande fille brune, à la peau rêche et bistrée, marbrée de rouge par les larmes, vint au-devant de nous, dès que nous eûmes posé le pied à terre, et, s’adressant à Herri Laouénan:
—On t’attend chez nous pour ensevelir mon père. Il a eu sa connaissance jusqu’à la fin et, au moment de mourir, il t’a désigné. A toi seul, paraît-il, il a donné ses instructions.
C’était Annie, surnommée «Goémon vert», la fille de Féchec-coz.
—Va dire que j’arrive, répondit simplement le pêcheur.
Il héla le mousse resté à bord pour ranger les agrès.
—Passe-moi un des congres, petiot.
L’enfant lui tendit, en la soulevant par les ouïes, l’énorme bête gluante. Il la jeta sur son épaule, avec l’aisance d’un Hercule dompteur de monstres, et nous nous mîmes à gravir le raidillon qui conduit au village.
II
Le Port-Blanc n’est, à proprement parler, qu’un hameau marin, une enclave de Penvénan,—dont le bourg est situé à quatre kilomètres dans les terres, au centre d’un plateau assez triste, planté surtout de calvaires et de haies d’ajoncs.—Deux ou trois auberges, une douzaine de chaumières, c’est tout le village. Une route de grève, pavée de galets et où traînent des guirlandes de varechs abandonnés par le jusant, forme la rue unique. Une menue ruelle s’en détache, contourne les maisons qui bordent la plage, puis se disperse en une multitude de sentiers grimpants, bientôt évanouis derrière la hauteur.
Au fond d’une cour donnant sur cette ruelle, achève de s’effondrer une antique demeure du XVIᵉ siècle, couverte en glui, avec tourelle en poivrière, semi-masure et semi-manoir. Le rez-de-chaussée, humide et sombre, ne prenant de jour que par une étroite lucarne, sert à la douane d’entrepôt pour les épaves. C’est un capharnaüm étrange, une sorte d’ossuaire des naufrages, où gisent pêle-mêle des bouts de filin, des tronçons de mâts, d’énormes ferrures encrassées de rouille, des ancres, des rames, des planches sur lesquelles se lisent encore des noms de navires de toutes nationalités: bref, tout un musée funèbre de la mer. Cela sent le moisi, la saumure, et une pénétrante odeur de goudron ranci. Un escalier extérieur, en granit, conduit à l’étage, abrité par un auvent que soutiennent des piliers de chêne bizarrement sculptés.