—Allons, prononce-t-il, sitôt que les «grâces» ont pris fin, placez-vous pour la «procession des âmes»!
On se range derrière lui, en silence, et un étrange défilé s’organise autour des restes du tantad. Il s’avance le premier, avec le Tadiou qu’il soutient par l’aisselle. La foule le suit, rythmant son pas sur le sien, les hommes en tête, puis les femmes, et en dernier lieu les enfants. Tina Stéphan ferme le cortège. Trois fois l’imposante théorie rustique passe et repasse devant la cendre qui couve encore et d’où achève de s’exhaler en fumerons blanchâtres l’Esprit du feu. Après chaque tour on fait une pause; la fillette dit:
—Douè da bardono an anaôn! (Dieu pardonne aux âmes défuntes!)
Et le chœur répète à mi-voix les paroles de la supplication funèbre.
La scène est émouvante, dans ce cadre grandiose et triste, sous le dais majestueux de la nuit.
Le troisième tour accompli, Pierre Tanguy tire de la poche de sa veste une pierre arrondie, un de ces galets de schiste, polis par les eaux des torrents, qui jonchent, en ce pays, le flanc raviné des montagnes. Il le marque avec le pouce d’un signe de croix et le dépose à ses pieds, d’un geste religieux, sur la lisière du tantad. Un à un, les autres l’imitent. Une triple, une quadruple ceinture de pierres enserre de ses replis concentriques le brasier qui s’éteint.
Et comme j’en demande la raison:
—C’est pour les anaôn, m’est-il répondu.
Car elles vont venir, les pauvres âmes errantes qui font leur stage de pénitence dans ce désert. Arrachées à leur solitude par tout ce bruit, par tout cet éclat, déjà elles s’agitent confusément, bruissent parmi les bruyères, les herbes, les regains d’ajoncs. A peine les vivants se seront-ils dispersés, qu’elles s’abattront, légères et pressées, comme des tourbillons de feuilles automnales, sur l’aire chaude où s’éleva le bûcher. Et, pour elles, le feu renaîtra, le «feu des morts», flamme pâle et douce dont les clartés ne se voileront qu’aux approches du jour, quand retentira le premier chant du coq dans l’une ou l’autre des fermes du ménez. Toute une moitié de nuit, elles auront droit de revivre leur existence disparue. Défunts et défuntes du clan de Croaz-Houarn se reconnaîtront, se «bonjoureront», rentreront pour quelques heures dans leurs personnages d’antan. Ils deviseront là des choses qui leur furent chères, comme jadis aux veillées du soir, devant l’âtre, dans les logis qu’ils ont abandonnés. Et c’est pour leur servir de sièges que l’on sème autour du tantad ces trois, ces quatre rangées de pierres.
—Chacun de nous a ramassé la sienne aux abords de sa maison, me disent ces braves gens. Vous savez peut-être le proverbe: «Si tu veux trouver ton lit bien fait, ne te couche point sans penser à tes morts.»