«Et, en montant se coucher, il l'avait posée avec toutes sortes de précautions sur une chaise au chevet du lit… Tandis que je vous conte ceci, je la vois: une hachette menue, d'un acier bleuâtre piqué de taches de rouille, le manche à la fois grêle et solide, en bois étranger. Des caractères d'une langue inconnue avaient été gravés au fer rougi sur ce manche. Quant au tranchant, la finesse, l'acuité, le mordant d'un rasoir… Pêr ne l'eut pas plus tôt prise à témoin de ses gains futurs qu'elle m'apparut, à moi, comme un instrument de malédiction et de mort. Il l'avait saisie et la tournait, la retournait, s'extasiant sur ses qualités, avec une joie d'enfant dans les yeux. Je lui dis:

«—Pour l'amour de Dieu, rétracte le serment que tu viens de faire… Même, à ta place, je n'emporterais point cette hachette.

«—Pourquoi?

«—Parce que…

«Je n'eus pas le temps de finir, Harnay entrait dans la chambre, nous appelant à déjeuner. Je dus me taire par politesse.

«Une demi-heure plus tard, nous prenions le chemin de la forêt, en compagnie de notre hôte qui, avec une charmante obligeance, s'était offert à nous servir de guide jusqu'à la maison du jugard, autrement dit du garde-forestier. Celui-ci, à son tour, nous conduisit à la hêtraie au plus épais du bois, et fit visiter à Pêr, un à un, les pieds d'arbres pour lesquels ils avaient fait marché. Le soir même, nous nous installâmes dans notre lot. D'autres sabotiers occupaient déjà ces parages. Conformément aux habitudes de la corporation, ils nous vinrent voir, nous saluant du nom consacré de cousins, et se mirent à notre disposition pour nous aider à construire la hutte. Grâce à eux, nous eûmes avant la tombée de la nuit un abri très suffisant. Deux jours après on m'eût fort étonnée en me disant que je n'avais pas toujours vécu dans ce coin de montagne. A force d'errer sans cesse, on finit par se trouver partout chez soi.

«Et puis, il faut l'avouer, l'endroit était merveilleux. D'un côté, c'étaient de longues et hautes avenues où le regard se perdait, entre les troncs blancs des hêtres, dans la profondeur tranquille des feuillages. De l'autre nous jouissions d'une échappée sur les prés de Rozviliou et de la vue du vieux château de ce nom dont les toits pointus, les fines cheminées se dressaient sur le couchant comme autant de clochetons d'église. Moi, j'ai toujours aimé la beauté des choses. C'est un spectacle qui ne coûte rien et dont la contemplation ne lasse jamais. Nous étions arrivés en ce pays au moment où il est le plus à son avantage, c'est-à-dire au seuil de l'automne, quand les feuilles des bois se parent de teintes plus variées et plus délicates, comme les jeunes poitrinaires qui, dit-on, s'habillent plus belles, sur le point de mourir. Je passais les journées dehors, à filer, près de la hutte, tandis que les enfants se roulaient dans les mousses ou cueillaient les myrtilles le long des sentiers. Le père et les deux aînés, garçons déjà robustes, abattaient les arbres. J'entendais leurs grands coups sourds à qui d'autres faisaient écho çà et là dans le silence de la hêtraie.

«J'étais, du reste, rarement seule.

«Les ménagères des huttes prochaines venaient voisiner, apportaient leurs ravaudages ou leurs tricots, et nous devisions, tout en travaillant. Les jours, les semaines passaient, monotones, mais sans ennui. Ma bonne humeur naturelle avait repris le dessus. Mes confuses inquiétudes se taisaient, dormaient immobiles au fond de moi comme les nuées d'orage au fond d'un ciel d'été.

«Quant à Pêr, il jubilait. Le cubage des hêtres que nous avions achetés avait donné des résultats inespérés. Et le bois était des meilleurs, à la fois très dense et très facile à ouvrer. D'autre part, l'hiver s'annonçait pluvieux: les commandes de sabots abondaient. Harnay, lors de la première livraison de marchandise, avait dit à Pêr: «Tant que tu seras dans le canton, accorde-moi la préférence. Je te solderai deux sous par paire de plus que mes concurrents.»