Quand on le voyait arriver dans les bourgs du Trégor,—avec son éternel chapeau haut, aux plis avachis d'accordéon, et qu'ornait une guirlande de fausses fleurs, avec son habit aux longues basques traînantes qui faisaient derrière lui une espèce de sillage dans la poussière ou la boue des rues,—vite les enfants accouraient, et c'étaient de toutes parts des appels bruyants:

—Ervoanic! Ervoanic!

Lui, habitué à ces ovations, les accueillait avec une indulgence hautaine de souverain en tournée.

Il se campait fièrement, au beau milieu de la place du bourg, croisait l'un sur l'autre les revers de son habit à basques et envoyait de la main des saluts protecteurs à toute la foule des polissons.

Il passait pour un homme simple ou—comme on dit là-bas—pour un innocent. On s'en amusait, tout en lui témoignant cette sorte de vénération, qui s'attache, en Bretagne, à la sacro-sainte confrérie des mendiants.

A vrai dire, Ervoanic ne mendiait pas.

Jamais on ne le vit tendre son chapeau ni demander un morceau de pain. Il eût refusé l'aumône, si on la lui avait offerte.

Ce prétendu idiot s'était arrangé sa vie en homme d'esprit. Il avait son jour pour rendre visite à chaque maison,—le jour où il était assuré d'y faire le meilleur repas. Il connaissait les menus habituels de toutes les fermes et de tous les manoirs du pays, à six lieues à la ronde, et ne se montrait sur les seuils que les jours de soupe fraîche. Régulièrement, il se présentait au bon moment. Pas une fois, la mémoire de son estomac ne se trouva en défaut, au cours d'une existence qui fut pourtant des plus longues, car il approchait de la centaine lorsque, selon son expression, il s'en alla goûter de la cuisine du bon Dieu, en paradis.

Il mourut, n'ayant commis qu'un péché,—de gourmandise, cela va de soi.

Et voici comme on le raconte en Trégor, ce péché d'Ervoanic Prigent.