La marquise de Locmaria ne fut sans doute pas sans remarquer la singularité de cette attitude; mais, loin de s'en fâcher, elle sourit le plus aimablement du monde et dit à Clauda d'une voix chantante qui semblait un clair gazouillis d'oiseaux:

—Voilà une visite à laquelle vous ne vous attendiez guère, n'est-ce pas? Je vous connais; le marquis m'a souvent entretenue des soins précieux qu'il trouvait auprès de dame Claude… Quand vous me connaîtrez à votre tour, je suis persuadée que vous m'aurez en quelque affection et que je n'aurai qu'à me louer de vos services. Au reste, ne craignez rien: je serai la moins exigeante des maîtresses… Voulez-vous toutefois vous charger dès à présent de mettre au courant de la maison les gens que j'ai amenés et qui sont ici aussi étrangers que moi-même?

L'intendante se sentit tout ébranlée par la fraîcheur mélodieuse de cette voix qui s'exprimait avec tant de condescendance, de douceur et de simplicité.

—En vérité, pensa-t-elle, ceci me trouble et me déconcerte… Il se peut que cette femme soit un démon, mais elle a toutes les séductions d'un ange.

Elle trouva juste assez de présence d'esprit pour répondre:

—Je suis aux ordres de madame la marquise.

Et, instinctivement, elle accompagna ces mots de la plus accorte des révérences.

Comme elle se dirigeait vers la porte, la marquise, qui achevait de se débarrasser de sa mante, la rappela:

—J'oubliais, dame Claude!… Tout mon domestique se compose d'un vieillard qui s'entend à confectionner des plats de mon pays, et d'une soubrette, sa fille, laquelle est un peu ma «sœur de lait», comme vous dites, je crois, en Basse-Bretagne… Ils ne sont guère rompus aux finesses du parler de France: ils viennent d'une patrie lointaine et sortent d'une autre race… S'ils ne vous comprenaient pas toujours très bien et s'ils se faisaient encore plus mal comprendre de vous, soyez-leur indulgente, je vous prie; je vous en saurai gré, car ils me sont chers. Ce sont des exilés, comme moi; ils me rendent présente aux yeux la terre qui m'a vue naître; ils sont de mon pays, de mon village, presque de ma parenté. De les avoir auprès de moi, je me sens moins seule: ils savent les chants qui, toute petite, m'ont bercée et, quand ils me regardent, je crois voir onduler dans leurs prunelles les plaines sans fin de ma Hongrie où parmi des océans d'herbes, dorment de grands fleuves d'argent… Vous qui êtes une Bretonne, Clauda, je gage que ces choses ne sont point pour vous surprendre.

Clauda l'écoutait comme en rêve. Le son de cette voix céleste, d'un timbre si pur, aux inflexions si molles et si caressantes, agissait sur elle comme un charme.