—Non. Pas ce soir, ni demain, ni après-demain, pas avant que le moment soit venu… Ne m'interroge pas: je ne pourrais te répondre. J'ai juré de me taire… Sur un point seulement il importe que tu sois renseignée.
Messire Guillaume Guégan se recueillit quelques instants; puis, montrant du geste le lit à étages:
—Les petits dorment?
—Comme des anges, les pauvrets.
—Eh bien! voici Clauda… Tu es une bonne femme et une femme de tête. Je sais que je puis compter sur toi comme sur moi-même… Apprends donc que ce n'est pas une visite de passage que nous fait aujourd'hui la marquise. Elle va nous rester longtemps, quatre mois, six mois peut-être. Or, entends-moi bien, il faut que personne ici ni dans la contrée ne soupçonne sa présence au château, personne hormis nous deux et les domestiques qui l'accompagnent. Les arbres qui peuplent le parc sont discrets et les murs qui l'entourent sont hauts. Il faut que nous soyons muets comme les arbres et fermés comme les murs. Le plus innocent bavardage aurait les pires conséquences. Nous sommes les gardiens d'un secret terrible. Tu devras, sans le connaître, veiller jour et nuit avec moi à ce qu'il ne s'ébruite point… Mon Dieu, il ne tient qu'à nous de perdre la malheureuse qu'hier encore nous détestions si cordialement l'un et l'autre: elle est venue d'elle-même se mettre à notre merci. D'un mot nous la vouons à la plus lamentable des infortunes. Le voudrais-tu, Clauda?
—Oh! Guillaume, murmura l'intendante, je ne suis pas une païenne, j'imagine.
Il continua:
—D'ailleurs, il n'y a pas qu'elle qui soit en jeu. Il y va également du salut de Monsieur Charles et, je crois bien, du nôtre, puisque cependant la fatalité nous mêle à ces tragiques événements.
—A la grâce de Dieu, mon ami! dit dame Claude en se signant par trois fois, pour écarter les mauvais présages.
Ils demeurèrent silencieux à regarder les étincelles jaillir des tisons et s'engouffrer sous le manteau de la cheminée où grondait en sourdine la grosse voix du vent.