—Ne divulgue pas ceci, au moins… Le marquis nous chasserait.
—Sois tranquille, ma bonne.
Est-il besoin de dire que, le lendemain, tout Plégat en était informé? Et c'est bien à quoi s'attendait l'ingénieuse Clauda. Un rempart surnaturel protégeait désormais la marquise. L'intendante venait de dresser autour de sa maîtresse un mur isolateur, le plus infranchissable de tous, le mur d'airain de la superstition.
—Vous voilà élevée à la dignité de fantôme, dit-elle à Mme de Locmaria, vous n'avez plus rien à craindre pour votre sécurité.
Des rapports presque affectueux s'étaient établis entre les deux femmes, quelque grande que fût la distance sociale qui les séparait. Non seulement Clauda avait abjuré tout parti-pris à l'égard de la marquise; mais, à la fréquenter chaque soir, à vivre avec elle sur un pied de respectueuse intimité, elle en était venue à s'attacher à elle d'un lien puissant à la force duquel elle ne cherchait plus à se dérober.
Aux premières ombres du crépuscule, elle se dirigeait vers le château.
Vanda, la jeune Hongroise, qui remplissait les fonctions de soubrette, l'introduisait incontinent dans la salle couleur de lune où la marquise se tenait de préférence, brodant ou lisant à la clarté d'un flambeau de cire. Mme de Locmaria la faisait asseoir près d'elle sur un tabouret et lui disait de sa jolie voix chantante:
—Contez-moi n'importe quoi, dame Claude. Je suis comme les recluses et les pestiférées: j'ai besoin d'entendre le son des paroles humaines.
Et Clauda, obligée de se surveiller avec les gens du dehors, donnait libre carrière à sa langue, flattée au fond qu'une personne si distinguée prît plaisir à ses bavardages rustiques.
Un chapitre qui semblait intéresser particulièrement la marquise, c'était celui des enfants. L'intendante ne tarissait pas sur les siens. Elle abondait en menus détails sur ses grossesses, ses couches, la peine qu'elle avait eue à nourrir celui-ci, à sevrer celui-là. La marquise écoutait, plongée en une vague rêverie, absente en apparence, très présente en réalité, ses doigts de fée occupés à de fins ouvrages qui ressemblaient, à s'y méprendre, à des langes de nouveau-né.