Voici qui n'est pas moins typique.

L'année avait été mauvaise. Les grains avaient gelé presque tous dans les terres emblavées. Il ne poussa qu'une herbe rare et maigre et qui avorta tout aussitôt, sans donner d'épis. Pas de froment, pas d'orge ni de sarrasin, pas même de seigle. La patate, ce pain du pauvre aux temps de disette, était encore inconnue. La famine fut grande au pays breton. Les bestiaux mêmes mouraient d'inanition, ne trouvant plus rien à brouter. A plus forte raison les hommes. On ramassa dans les douves des cadavres, la bouche pleine d'écorces de saule à demi mâchées.

Un dimanche, à l'issue de la messe d'aube, le crieur public, chargé de faire assavoir les fantaisies, le plus souvent extravagantes ou vexatoires, du marquis de Locmaria, monta sur les marches de la croix du cimetière et dit à la foule assemblée:

—Louis-Dieudonné, notre seigneur, a décidé ceci:

«Tant qu'il y aura de quoi manger au château, il y sera tenu table ouverte, et tout y demeurera librement à la disposition d'un chacun.»

Quinze jours après, les greniers de Guerrande étaient vides, vide le fournil, vides les étables; on avait fait rôtir jusqu'aux chiens. Le cuisinier, un soir, vint tout tremblant annoncer au marquis qu'il n'avait à lui servir que des os. Il s'attendait à être étranglé. Le marquis lui sauta, en effet, au cou, mais ce fut pour l'embrasser avec effusion.

—Ah! la bonne nouvelle!… La bonne nouvelle! s'exclama-t-il, en se frottant les mains… Je vais donc pouvoir mendier!

Il avait commandé, hors de Bretagne, de vastes approvisionnements, mais qui n'arrivaient point. Pendant près d'un mois, il dut partager avec ses domaniers leur misérable pitance, dînant ici d'une rave, soupant là d'une tranche de pain de son. Jamais il ne se montra plus souriant, d'humeur plus accommodante, plus affable. Il admettait des plaisanteries qu'en d'autres temps il n'eût point tolérées. Les paysans lui disaient:

—En vérité, monseigneur, vous auriez dû naître gueux.

—Hé! ripostait-il, ne suis-je pas un peu de la race des quêteurs d'aumônes? Qui sait dans quels chariots ont roulé mes ancêtres?