—Vous savez bien que j'arrive quand bon me semble, répondit la Charlézenn qui, pour la première fois, prenait ombrage du ton impérieux de la vieille, sans doute parce que cet homme était là.

—Apprends à mieux parler, poussière de grand chemin! Sache que celui que voici est le fils aîné du seigneur de Keranglaz, ton maître et le mien, après Dieu!

—Et vous, la vieille, sachez que je ne reconnais personne pour mon maître,… pas plus d'ailleurs que pour ma maîtresse. A bon entendeur, salut.

Ce disant, elle tournait déjà les talons et s'apprêtait à reprendre la porte, laissant là sa mère-nourrice suffoquée de rage, quand Keranglaz le fils se précipita pour l'arrêter.

—Belle fille, dit-il d'une voix très décidée et cependant très douce, je n'ai commis nul manquement envers vous. Je suis votre hôte aussi bien que celui de Nann. De quel droit me faites-vous affront?

—Je vous dis que c'est une gueuse!… une gueuse!… hurlait Nann, dont la colère, étranglée tout d'abord par la stupeur, se répandait maintenant en un flot d'invectives.

—Vous, ma commère, taisez-vous! commanda sèchement Keranglaz.

Puis il continua, s'adressant de nouveau à la Charlézenn, avec sa jolie voix savante à bien dire:

—Vous êtes chez vous ici. Si ma présence vous gêne, c'est moi qui dois sortir, non pas vous. Ordonnez, j'obéirai. Permettez-moi seulement d'ajouter qu'égaré dans ce bois, alors qu'il faisait encore demi-jour, je ne saurais guère m'y retrouver de nuit. En m'obligeant à partir, vous me mettrez en grand embarras, peut-être en grande détresse; car les loups abondent, dit-on, au Roscoat, et je n'aurais pour me défendre contre leur appétit que mon courage, mon couteau de chasse et Kurunn mon lévrier. Je vous avoue que la perspective de servir de souper à Messires Loups ne me sourit nullement; j'aimerais mieux, si tel était votre bon plaisir, quelques heures de sommeil auprès de votre feu, car je tombe de fatigue.

Jamais on n'avait parlé à la Charlézenn un langage aussi gracieux. Elle se sentit devenir toute rouge et balbutia timidement: