—Je suis dom Karis, articula tranquillement le vieux prêtre.
Puis, se tournant vers Jean Derrien qui assistait à cette scène, muet et blême comme un mort, il lui dit en breton:
—Prends en souvenir de moi, et plus tard, quand des temps meilleurs seront revenus, fais édifier une croix de pierre à la place où je serai tombé.
....... .......... ...
On vous la montrera cette croix de pierre, sur le bord de la grande route qui mène de Lannion à Plouaret, à l'angle d'un champ dont les talus se constellent, chaque année, aux approches de Pâques, de primevères couleur de sang. Elle est massive, fruste, ne porte aucun nom, aucune date, mais les gens de Ploubezre ne passent jamais devant elle sans s'y agenouiller pieusement: ils l'appellent Kroaz Dom Karis[8], et plus d'une vieille du pays s'imagine que le recteur-martyr y fut réellement crucifié.
[8] La croix de Dom Karis.
LA LÉGENDE DE MARGÉOT
I
A gauche de la route qui mène de Plouëc à Pontrieux, s'élève la gentilhommière de Kercabin. Ce n'est aujourd'hui qu'une grande maison d'un caractère tout moderne. Ce fut jadis un manoir d'importance, à en juger par la splendide avenue qui y conduisait et qui subsiste encore. Les seigneurs de Kercabin passaient pour de joyeux viveurs, un peu détrousseurs de routes, mais surtout grands trousseurs de jupons. Ainsi nous les représente une vieille chanson populaire dont quelques couplets seulement ont survécu. Les jeunes filles, en ce temps-là, ne se risquaient guère aux abords du château.
Non, je n'irai pas toute seule,