»Ma grand’mère mourut, et je fus placé comme interne dans un lycée parisien. Lequel? Peu importe, puisqu’ils sont tous pareils; tu sais que l’uniformité de l’enseignement sur toute la surface du territoire est la grande pensée—stupide!—d’un temps qui aima la centralisation. Je te dis, Picrate, qu’en dépit de nos toquades variées et de nos fougues, nous sommes, en ce pays, simplistes souverainement. Un ministre, jadis, se réjouissait de déclarer, montre en main, qu’à cette heure exacte tous les garçons de quatorze ou quinze ans, provençaux, bretons, lorrains ou auvergnats, à qui leurs parents ou l’État pouvaient offrir le luxe d’une éducation classique, composaient en version latine: de cette manière, ils se préparaient tous identiquement aux plus dissemblables existences. En fait, ils ne se préparaient à rien du tout. Mais ils composaient en version latine, et cela suffisait à ravir l’orgueil ministériel. On range, chez nous, les enfants dans des classes numérotées, comme tel maniaque range sa bibliothèque selon la reliure de ses livres: cela met des poèmes libertins à côté de contes édifiants, du Royer-Collard à côté du Thomas Graindorge de Taine. Tant pis! L’ordre règne, ou semble régner.
»J’avais douze ans. Le peu de latin que je savais, un vicaire me l’avait appris, qui ne possédait pas beaucoup de science en réserve. Je connaissais l’Epitome historiæ sacræ, les soixante premières pages de la grammaire, environ. Quant au reste, mon ignorance était absolue. Seulement, j’avais, au cours de mes longues et mornes journées, un peu plus réfléchi que la plupart des gamins de mon âge. Oh! réfléchi ... rêvé, plutôt; et ma sensibilité surtout s’était affinée dans ma solitude orpheline. La religion m’occupait, l’espoir des paradis et la terreur des infernaux supplices. La maison natale, sombre et silencieuse, que dominait l’ombre majestueuse de la cathédrale, m’avait peu à peu formé une âme analogue à la sienne, recueillie, craintive et mélancolique.
»Un grand-oncle, mon dernier parent, qui demeurait dans le Midi et qui n’avait nul souci de s’empêtrer de moi, considéra qu’un bon internat parisien le débarrasserait d’un pupille gênant.
»Picrate, j’ai, de ma vieille vie, de mauvais souvenirs. Il y a, dans mon passé, des jours que rien ne me déciderait à revivre, quand même la promesse d’une divine récompense, d’une féerie de voluptés, serait au bout de l’épreuve. Mais, de tous, les plus éperdument douloureux ont été ceux de mon entrée au collège. C’est dans la cour carrée, encadrée d’un promenoir monacal, de cet ancien couvent génovéfain que j’ai senti l’amertume gagner mon cœur et la haine s’y installer. Oui, c’est là que je suis devenu pessimiste et misanthrope. Il m’a fallu longtemps ensuite pour adoucir l’âpreté de ma rancune et me rasséréner à force de désespoir. Alors je n’étais point à l’âge ou l’on soigne avec de la philosophie sa peine, où l’on use de dialectique pour transformer en badinage sa tristesse.
»Il me sembla que j’étais au bagne injustement; et, en moi-même, mon inconscient cherchait le crime que j’expiais. Je n’apercevais pas de terme à mon supplice. Des semaines, des années, des siècles, qu’en savais-je? La durée avait perdu pour moi ses limites habituelles, ses stades qui permettent de la mesurer, de la détailler. Elle s’allongeait, indéterminée, devant ma nostalgie et l’exaspérait.
»On doit distinguer, Picrate, deux sortes de tempéraments humains: ceux qui souffrent et ceux qui ne souffrent pas de la longueur du temps. Ceux-ci peuvent être patients et résignés; ils n’ont presque pas de mérite à ne pas geindre. Ceux-là passent leur existence dans un perpétuel martyre; l’attente les torture. Certains esprits, exacts et nets, font à l’infortune sa part et, lucides, en voient le terme; d’autres l’exagèrent. Il y a, si tu veux, des âmes en papier très sec, où la vie s’inscrit avec justesse; et il y a des âmes en papier buvard, où la moindre tache s’étend, s’étend et gâche tout.
»A l’époque dont je te parle, j’avais une âme en papier buvard, ah! molle et sans résistance. Je me suis plus tard réformé, volontairement: j’y eus beaucoup de mal.
»Les camarades que le hasard me procurait me houspillèrent. Ma gaucherie de solitaire, soudain jeté dans le tumulte de leurs jeux et de leurs cris et de leur nombre, me désignait à leurs lazzi et me laissait parmi eux sans défense. Mon costume provincial et négligé, mon air souffreteux excitèrent leurs rires. Mon orgueil les irritait et augmentait leur rage de m’humilier. Ils me furent méchants et lâches. Je les ai haïs de tout mon être offensé. S’il m’avait été possible de les tuer, je les aurais tués.
»Les enfants sont «déjà des hommes». C’est avec mes jeunes condisciples de collège que j’ai fait l’expérience de l’humanité. En vieillissant, je n’ai que vérifié mon diagnostic.
»Chacun de ces garçons, séparé des autres et replacé dans sa famille, avait sans doute ses gentillesses. Leur réunion formait une tourbe affreuse. Il en est toujours ainsi des hommes agglomérés. Ce qu’ils ont de joli, c’est ce qu’ils ne sauraient mettre en commun. Ce qu’ils ont de commun, c’est la brutalité, la grossièreté, l’instinct trivial, l’appétit vilain. Car voilà toute la psychologie des foules. Et de là, Picrate, les inconvénients du parlementarisme.