—Républicains en exil ...

—...qui, loin de la patrie ingrate, sauvegardaient l’intégrité de l’idéal glorieux. Et c’est ainsi que, longtemps après, il rencontra mon grand-père. Celui-ci, je ne sais pourquoi, n’avait pas été chassé de France: Badinguet le voulut épargner, ou l’oublia. Vers 1860, de son propre mouvement, mon grand-père s’exila. Il vint, avec sa fille, douce Antigone, se retirer à Bruxelles. Il y trouva ses compagnons de jadis, partagea leur infortune; la solitude, à Paris, lui pesait, et je crois qu’il avait conçu quelque dépit d’être négligé par l’Empereur.

—Il avait hésité, d’ailleurs, huit ans?...

—C’était un homme réfléchi et qui n’agissait point à la légère. Eugène Dufour épousa la fille du proscrit volontaire. Et je naquis, là-bas, en exil, dans les derniers temps de l’Empire. Je dois à cette circonstance d’être inscrit sur les registres de l’État pour une petite rente qui m’aide à vivre ...

—Le 2 Décembre a fait d’heureuses victimes, Picrate! Quand M. Paul Deschanel, l’ancien Président de la Chambre, alors jeune homme politique plein d’avenir, sollicita le suffrage des électeurs, il rédigea ses affiches ainsi:

PAUL DESCHANEL

NÉ EN EXIL

»C’était, à vrai dire, plutôt la profession de foi de M. Deschanel le père qu’il formulait en ces termes laconiques, que la sienne propre. Car on est exilé pour ses opinions, mais on naît en exil involontairement. Le mérite n’appartenait qu’au père d’avoir, malgré les tristesses de l’absence, augmenté d’un bon citoyen le chiffre de la population française ... Le fils voulut signifier, sans doute, qu’il serait fidèle à l’exemple héroïque du père et, dans l’hypothèse d’un nouveau coup d’État, affronterait l’hostilité de Napoléon IV. Les électeurs le comprirent bien, et le Parlement compta un orateur de plus, un orateur élégant et disert, et qui, de sa naissance bruxelloise, n’a conservé nul accent belge ... Et toi, Picrate, tu es récompensé pour les mérites paternels. Je n’y trouve rien à redire,—sinon que tu hérites, en quelque sorte: ce qui est contraire, il me semble, aux règles de ton socialisme. M. Deschanel, lui, n’est pas socialiste, et ce n’est donc qu’à toi que j’adresse cette timide objection.

—Je n’y avais pas songé,—dit Picrate.—D’ailleurs, tu sais notre réponse en pareil cas: tant que la société collectiviste ne sera point réalisée, il nous faut bien accepter les conditions de la vie actuelle.