La philosophie, au sens propre du mot, exige, dit M. Boutroux, deux conditions: primo, «la conception des choses au point de vue de l'unité»; secundo, «un principe d'unité puisé dans la nature humaine».

En effet, la philosophie est l'effort que fait la pensée humaine pour ramener les choses à un principe commun, qui soit un principe de pensée humaine. Ainsi, toute philosophie est synthétique et, dans une certaine mesure, anthropomorphique.

Or, les sciences positives sur lesquelles sont basées les études particulières qui remplacent la philosophie ont pour conséquence, et peut-être pour objet, de «déshumaniser» la nature.

En outre, ces études particulières, parmi lesquelles la pensée philosophique s'est éparpillée, détruisent la croyance à l'unité des choses, qui, d'ailleurs, n'était peut-être qu'une illusion, mais une illusion nécessaire à la philosophie. Le plus grave, du reste, et le plus fâcheux, c'est qu'elles ne démontrent pas que la croyance à l'unité soit une illusion. Si elles le démontraient, ce serait encore autant d'acquis; et ce positivisme, ainsi constitué, aurait une valeur idéologique appréciable. Mais non: elles procèdent, si l'on peut dire, par négligence. Les philosophes—ou, du moins, les anciens philosophes—sont cantonnés dans leurs études particulières. Ils s'y occupent; et ils s'y plaisent. Alors, ces études particulières les accaparant, ils ne sont plus attentifs à la possibilité logique d'une synthèse véritablement philosophique. Cette possibilité, ils la négligent et ils l'omettent: c'est, en quelque sorte, par prétérition qu'ils sont devenus positivistes.

Détachées du tronc commun de la philosophie centrale et prétendant se nourrir seulement de la sève des sciences positives, les études particulières auxquelles s'attachent nos philosophes, nos pseudo-philosophes, mèneraient à «l'abolition complète de la philosophie».

M. Émile Boutroux, en fin de compte, aboutit à une consolante distinction de philosophie et de l'esprit philosophique. Il reconnaît que les systèmes sont en baisse; mais il défend aussi nos philosophes de se confondre avec les simples savants: il les montre capables d'une autre vision des choses.

Évidemment!... Tout de même, cela n'empêche pas la métaphysique—et c'est-à-dire la philosophie—de mourir, ou bien d'être morte.

L'aventure idéologique que M. Émile Boutroux raconte et explique d'une manière si pénétrante, Marcelin Berthelot l'avait annoncée; il avait annoncé pis encore!... Voici quelques paroles de ce grand esprit désespéré. Il songeait à l'avenir de la pensée humaine; et il écrivit: «Il sera matériellement impossible de s'assimiler l'ensemble des découvertes de son temps. Le cerveau humain ne pouvant plus absorber l'immense majorité des faits acquis par les sciences, ne pourra plus généraliser, c'est-à-dire s'étendre et se développer. On ne pourra donc plus progresser: et je prévois, pour un temps futur, une période où le progrès intellectuel restera stationnaire...»

N'est-ce pas ce «temps futur» qui est arrivé? N'est-ce pas l'époque de l'inévitable décadence qui a commencé?

Or, selon Marcelin Berthelot, le progrès matériel s'arrêtera en même temps que le progrès intellectuel: «Quand l'homme aura capté les chutes d'eau, utilisé les forces des marées, la chaleur solaire, la chaleur terrestre, et qu'il aura remplacé les produits de la terre et des animaux par des aliments artificiels en tout semblables aux aliments naturels, on aura, semble-t-il, atteint les termes du progrès matériel. La vie se multipliera, la population décuplera. Mais vers où pourra bien se diriger le progrès?...» Que deviendra alors l'âme humaine? et quel sera son progrès?—«Les idées morales, la conscience, les abnégations et les sacrifices, l'amour du beau et du bien progresseront-ils à proportion des découvertes scientifiques et des commodités de l'existence?...» Marcelin Berthelot posait cette terrible question; et, dans le chagrin de certains jours, il répondait qu'on ne verrait jamais le triomphe de la raison.