Et je veux bien qu'une petite phrase, flexible et attentive, ingénieuse avec ses mots finement agencés, suffise, en nos plus calmes minutes, à rendre l'état de nos âmes; ce sont nos minutes privilégiées. Mais, d'habitude, une musique nombreuse, variée est plus analogue à notre douleur compliquée de joie, d'indifférence, d'enthousiasme et d'irrésolution.

Nos âmes sont bien à plaindre, telles que les voilà, et non seulement telles que Dieu les a faites, mais telles encore que les a refaites le hasard, le cher et fantaisiste hasard, roi et despote de nos plaisirs, de nos peines et de toute notre déraison. Seule les plaint comme elles le désirent la musique, la délicieuse, chaste, compatissante et complaisante musique.


Avec ses cheveux blancs, longs et légers, avec ses yeux bleus encadrés de bistre, avec ses fortes moustaches qui ne lui donnent point un aspect sévère, et avec son air d'écouter une symphonie lointaine où il choisira, Gabriel Fauré entrerait à merveille dans l'une de ces compositions allégoriques auxquelles se plurent les anciens dessinateurs. Il serait cuirassé d'or et armé; mais le glaive et l'armure attesteraient seulement sa suprématie. Autour de lui se presserait, en bel arrangement, une troupe de jeunes femmes symboliques, vêtues de souples étoffes qui ne dissimulent pas leurs attraits; et, à divers attributs, ornements, ou à des banderoles explicites, on reconnaîtrait que l'une est la Mélancolie, une autre la Tendresse, une autre la Gaieté, une autre la Volupté, une autre l'Absence, une autre la Rêverie, une autre la Pitié; il y en aurait d'autres encore: chacune d'elles porterait ainsi le nom de l'une de nos heures. Et chacune s'empresserait; mais leur souveraine apporterait la couronne de myrte: et celle-ci serait Psyché, notre âme.


On a dit souvent de Gabriel Fauré qu'il était notre Schumann. Et l'on a raison de le dire, si l'on tâche ainsi de marquer, par l'analogie d'une gloire incontestée, l'importance de son œuvre. Mais notre Schumann, un Schumann de France, et un Schumann tout autre, à sa manière originale et si particulière qu'on la distingue dans la surprenante diversité de ses compositions. Nul artiste n'est plus varié, plus apte aux inspirations les plus différentes; mais son style caractérise toutes ses réussites.

En fait de musique de chambre, il a donné des quatuors, des sonates et des quintettes d'un tour noble et gracieux, d'une qualité classique. Sa musique religieuse est véritablement pieuse et, sinon mystique, du moins consciente de son sublime objet; par la simplicité grave et charmante de la ligne, elle a toute la dignité du genre et elle suit toutes les péripéties du drame divin: la messe de Requiem est un chef-d'œuvre accompli.

Gabriel Fauré n'a pas écrit pour le théâtre. Il a composé de la musique de scène, un Shylock délicieux, un admirable Prométhée, le subtil et bel accompagnement lyrique et musical d'une ou deux situations de Pelléas et Mélisande. Il donnera bientôt un opéra de Pénélope.

Surtout, il est le maître incomparable du lied. C'est là que s'est manifesté, avec le plus d'abondance et de nouveauté, son merveilleux génie. Depuis Lydia jusqu'à la Chanson d'Ève, quelle magnifique profusion!... Lydia, sa première mélodie, a la perfection délicate de l'élégie antique, la grâce latine; et elle fait songer que Catulle et Properce auraient voulu cette musique autour de leur rêve d'amour et de mort. Et puis Fauré multiplia les chansons de tendresse et de mélancolie. Il empruntait aux meilleurs poètes le sujet, le motif; et il accomplissait, avec une aisance extraordinaire, le miracle perpétuel de l'obéissance absolue et de la plus complète liberté. Fauré ne suit pas seulement le texte du poème, il n'est pas seulement docile à l'exactitude des mots et du rythme: mais il dévoue à l'idée, au sentiment du poète, son intelligente et respectueuse attention, sa fine complaisance. Il ne veut pas que le poème n'ait été que le prétexte de sa musique. Et sa musique n'en est ni diminuée ni contrainte.

Avec quelle spontanéité heureuse elle s'élance! Elle ne subit aucune gêne; on dirait qu'elle est toute seule; et l'on ne sait si elle mène le poème ou si le poème la mène: ils vont tous deux ensemble, et comme animés l'un par l'autre.