En même temps, il s'était épris de ce superbe élément d'art, la force que les muscles manifestent, la force elle-même, et non pour ses destinations variées, gracieuses, ingénieuses ou pathétiques, mais pour elle-même, pour l'unique beauté de son éploiement.
Et l'on dirait aussi qu'alors les muscles humains lui parurent médiocres, petits et pauvres. Les animaux sont mieux pourvus. Il dédaigna cette chétive humanité qui, dans les premières forêts, n'a pu se tirer d'affaire que par ses ruses.
Les ruses et enfin les ressources de l'industrieux esprit n'intéressent pas le sculpteur. Tout cela, cette subtile manigance, ne fait pas de beaux gestes qu'on veuille fixer dans le bronze ou le marbre. Les beaux gestes sont de qualité animale; les hommes les souillent d'intelligence.
Il y a, claire ou implicite, dans l'art de l'animalier, une philosophie dont Lucrèce a formulé les principes au cinquième livre de son poème. C'est une doctrine de la suprématie des bêtes. D'ailleurs, elle attriste Lucrèce; l'animalier l'adopte résolument, et même avec une sorte de satisfaction. Ah! que les hommes sont petits et misérables! Voyez ce lionceau et voyez cet enfant. Le lionceau n'a pas besoin de hochets; il ne réclame pas le tendre et perpétuel babillage d'une bonne nourrice: mais l'enfant ne fait que pleurer. Le lion n'a pas besoin d'armes ni de murailles. Et la terre, libérale, lui fournit ce qu'il souhaite.
L'on en vient à dénigrer l'homme ou à le plaindre avec un peu de mépris. L'on n'est pas spiritualiste.
Accordons-le, il y a aussi des animaliers qui ne possèdent pas cette philosophie; certains n'en possèdent aucune. Pour s'en apercevoir, il suffit de regarder les œuvres auxquelles fut consacré leur labeur. Ils peignent ou sculptent des animaux, avec une insignifiante habileté, ou maladroitement.
Mais j'attribue à Frémiet une philosophie.
Même s'il ne l'a pas réduite, quant à lui, sous la forme d'un système,—et, cela, qu'importe?—du moins son talent de sculpteur en est-il animé.
Chacun de ses ours, de ses éléphants, de ses lions est un triomphe de valeureuse musculature; la gazelle aussi, avec ses jambes si frêles que sa légèreté seule réalise le charmant paradoxe de courir sur l'appui d'une telle fragilité. Frémiet calculait délicatement les justes proportions de ces bêtes si bien réussies, et qui emploient sans cesse toute leur véhémence, et à qui rien ne manque pour qu'on les voie dans leur plénitude efficace. Il a aimé le ressort tendu de leurs membres; il a aimé le divertissant équilibre de leur masse et de leur solidité, de leur puissance et de leur entreprise, de leur résistance et de leur férocité; il a aimé leur brutalité magnifique et leur instinctive circonspection.