Des camarades lui écrivent et, à propos de ses livres, lui adressent leurs objections. Il s'attriste de voir que ses meilleurs amis le comprennent mal, à force de le connaître peu. Il répond qu'il se modifie; il assure qu'il devient «un homme très fort»... Quand on se souvient de sa pauvre petite personne, de son air chétif et humble, on s'étonne de tant d'énergie ardente; et l'on admire la puissance qu'il fallait à cet esprit pour réagir contre de si terribles conditions. Il y avait une indomptable initiative en ce garçon de trente ans, que ni la misère ni la maladie ne contrariaient.

En 1907, il perdit son père. Alors, il écrivait un livre,—et c'est Charles Blanchard,—dont le sujet lui venait des récits du vieux sabotier. Il lui fallut résister contre le chagrin. Il resta quelque temps auprès de sa mère et connut des jours «graves et pleins de beaux sentiments». Les outils du sabotier disparurent; la boutique fut transformée: et, alors, l'absence du sabotier se manifesta plus évidemment.

Il travailla. Le proche souvenir de son père l'incitait et le protégeait contre l'erreur. Il s'attarda, résolument, à sa mélancolie. La tranquillité qui l'environnait prit, pour lui que la vie n'avait point gâté, l'air d'une sorte de bonheur étrange qui l'étonnait et dans la possession duquel, jour après jour, il s'apaisait. Soudain, cette peur le hantait: si sa mère allait mourir avant lui?... Mais il travaillait.

Il y avait longtemps que le projet d'écrire Charles Blanchard et d'y résumer la vie de son père lui tenait au cœur. Même, il s'en était ouvert au vieux sabotier, lequel, obstinément, répondait que non, qu'il n'y avait pas de livre à faire là-dessus: «Ce n'est pas intéressant, disait-il; c'est l'histoire d'un homme qui travaille, il ne lui est rien arrivé d'extraordinaire...» Et justement Philippe rêvait de réaliser l'âme d'une telle existence, émouvante et belle par elle-même, sans nul accessoire. Quand le vieux sabotier fut mort, Philippe écrivit à sa mère: «Je travaille à un nouveau livre, qui sera sur mon père; je ne te l'avais pas dit encore...» Mme Philippe répondit qu'il ne fallait pas, que son père ne voulait pas qu'il fît ce livre. Mais Philippe, alors, expliqua de son mieux que le livre ne serait pas ce que son père avait pu croire... Il écrivit Charles Blanchard. Il y trouva mille difficultés qu'il n'attendait pas. Et ce fut un chef-d'œuvre, sans qu'il s'en aperçût.

Les bouts de lettres qu'on a gardés de Philippe sont parmi les documents les plus précieux qu'on ait, touchant la création d'une œuvre d'art; et j'entends, d'une œuvre d'art véritable, avec laquelle un écrivain vécut longtemps. Ce livre que Philippe songeait à écrire, toute sa vie le lui avait, jour après jour, enseigné; d'abord, il ne s'en doutait pas: la conscience vint peu à peu, et jusqu'à être impérieuse. Dès lors, il possédait l'âme du livre, non les détails. Et, les détails, il essaya de se les procurer. Il voulut recueillir des faits; et il interrogea son père. Cet effort ne donna rien; et sans doute est-ce que son père ne lui répondait pas beaucoup. Du moins, il le crut. Mais, principalement, la réalité vivante qu'est un pareil livre ne se constitue pas ainsi. Cette période fut, dans les péripéties de Charles Blanchard, la plus mauvaise. Il fallut que mourût le vieux sabotier. Alors, sa mémoire, tout animée du chagrin de Philippe, valut beaucoup mieux que les récits et les anecdotes. La pensée première, et lentement formée, se dégagea des tentatives inutiles; elle se fortifia de la méditation perpétuelle que la douleur filiale excitait. Charles Blanchard sortit d'un rêve confus et difficile.

Et puis, Philippe est mort avant d'avoir achevé son œuvre. Il l'avait essayée, commencée et recommencée plus d'une fois. On en possède plusieurs textes, bien différents les uns des autres. Tout cela, en fin de compte, se serait accordé en une belle synthèse, toute vivante et qu'on devine.

Seulement, il est mort.


Ses livres, évoqués tous à la fois, sont un hymne poignant, fort et ingénieux,—un hymne qu'on n'avait pas entendu encore,—en l'honneur de la maladie et de la pauvreté, les deux compagnes qui le suivaient et qu'il aimait. Elles étaient à son chevet, quand il est mort,—et aussi la maman malheureuse dont l'adorable visage est pieusement tracé dans la Mère et l'enfant,—et aussi les tendres amis qui avaient placé en Charles-Louis Philippe une splendide espérance.