Cependant, il mérite le nom de moraliste, pour avoir étudié la folie de son époque et pour l'avoir signalée, montrée par le menu, expliquée. Cela, il l'a fait avec une lucidité singulière.
Il est plus hardi que d'autres, mais sans violence vaine. La démoralisation d'aujourd'hui n'a pas de peintre plus attentif.
La riche, l'opulente époque, pour un observateur! Beaucoup de vieux principes ont reçu le dédaigneux surnom de préjugés: ils tombent en désuétude. Alors, libres, les individualités se soulèvent terriblement; animées de toutes leurs concupiscences, elles s'agitent. Une joie dangereuse les a prises, un zèle d'esclaves échappés.
Ces anciens esclaves, et qui sont esclaves encore, et qui le seraient déjà par l'excès du plaisir que leur fait leur liberté récente, les hommes et les femmes d'à présent, les personnages de Maurice Donnay gardent, plus ou moins vif, le souvenir de la discipline rompue; les uns conservent des remords, d'autres seulement des scrupules, d'autres un peu de timidité; et la lutte de leurs égoïsmes déchaînés trahit quelque embarras, une sorte de maladresse.
Époque d'inquiétude!... Maurice Donnay l'épie; et je le vois qui la regarde, qui en suit les incidents avec ses yeux mobiles, curieux, tendres et rieurs; ses doigts frémissent d'une espèce d'impatience, à cause de la prodigieuse diversité du spectacle.
Quand il publia le Retour de Jérusalem, il écrivit une préface, et ravissante, pour démontrer qu'il avait été impartial. Impartial, ni plus ni moins!...
Ah! qu'est-ce que l'impartialité? Ponce-Pilate, homme narquois et intelligent, demandait: «Qu'est-ce que la vérité?...» Cette formule de tout scepticisme ne lui fait pas un grand honneur, parce qu'il avait, le jour où il la trouva, son métier de juge à ne point négliger. Il le négligea; et les choses se passèrent comme s'il eût été un dogmatiste. C'est l'inconvénient du doute: on ne décide rien; mais la vie n'attend pas et décide.
Qu'est-ce que l'impartialité? Une attitude d'esprit peu commune. Si peu commune qu'en fin de compte on en parle souvent et, quant à la garder, c'est une autre affaire.
Les petits garçons qui boudent refusent de dire qu'ils préfèrent aux confitures le sucre d'orge, ou réciproquement; ils savent très bien ce qu'ils aiment le mieux. Du reste, ils accepteraient les deux gourmandises, à moins que peut-être ils n'eussent plus du tout faim.