[SAINT-MARCEAUX]
On connaît la délicieuse et l'édifiante histoire du «Tombeor de Nostre-Dame». Elle est fort ancienne et remonte à une époque où la Vierge multipliait ses doux miracles. Ce «tombeor» était un mauvais garçon qui, sur les places, faisait des tours d'adresse et de force et qui, en outre, commit des larcins: il mérita d'être pendu. Seulement, sur les places, quand il travaillait afin de gagner sa vie, il avait soin d'exécuter toutes les fois un tour, et le plus beau, pour lequel il ne quémandait pas: ce tour, il le dédiait à Notre-Dame. Alors, le jour qu'il devait être pendu, Notre-Dame de gratitude et de bonté suscita un mannequin; le mannequin eut la corde au cou et le «tombeor» la vie sauve.
Il n'y a que de sots mécréants pour dire que Notre-Dame se repose et a cessé d'accomplir des miracles. Comme le «tombeor», elle a sauvé d'un péril moindre et, somme toute, plus honorable que la pendaison l'un des artistes les plus renommés d'aujourd'hui.
En ce temps-là, qui est le nôtre, les gens allaient disant que l'Europe entière nous enviait notre école de sculpteurs. Cela prouvait que la sculpture, dans l'Europe entière, ne valait pas grand'chose. Mais les gens, ayant pris l'habitude de répéter ce bout de phrase, témoignaient d'un vif enthousiasme. Et, si vous leur disiez, par exemple, que ce pays était fort mal gouverné, ils répliquaient:
—Oui, mais nous avons une splendide école de sculpteurs!
Ils avaient tort. Les salons annuels révélaient l'horrible médiocrité de ces marbres et de ces bronzes, dont le travail est vainement habile, d'où l'idée est absente. Notre école de sculpteurs reste soumise à l'influence déplorable du seizième siècle italien.
Or, il y avait, à Reims, un petit enfant, extrêmement vif d'esprit et frissonnant, capricieux, inquiet, qui ne se manifestait pas du tout comme un écolier modèle; et il faisait volontiers l'école buissonnière: il n'en faisait presque pas d'autre. Seulement, les heures qu'il empruntait à l'étude des vieux livres, il les donnait à la cathédrale. Il trouvait là des statues merveilleuses et il s'efforçait, puéril et adroit, de les dessiner. Ainsi, l'art français du treizième siècle lui offrit sa première vision de l'art et suscita son premier désir d'être un artiste, comme ces imagiers qui surent si bien poser un sourire sur le visage radieux des anges, retrousser gaillardement la moustache des apôtres et faire tomber en plis naturels les draperies des saintes épaules.
Ensuite, ce garçon, devenu jeune homme, commit le grand méfait séculaire. Il passa les Alpes, visita l'Italie, aima excessivement l'art des sculpteurs renaissants et, comme les autres sculpteurs français, il fut intoxiqué d'une fausse idée de l'art: on le vit à quelques-unes de ses œuvres, certes habiles, mais entachées de fâcheux italianisme.
Alors, la Notre-Dame de Reims montra qu'elle était reconnaissante; et, en récompense des fréquentes visites que l'écolier lui avait faites, elle le sauva. Elle éveilla en lui le souvenir de l'art français médiéval, si juste, véridique et parfait, de sorte qu'il connût son erreur et cessât de déployer une virtuosité vaine.