Un autre voyageur que Jules Huret serait, je suppose, un économiste, ou bien un littérateur, ou bien un militaire, un historien, un géographe, un poète. Alors, il étudierait, en Allemagne ou ailleurs, sa spécialité. Jules Huret, par la grâce de sa curiosité universelle, est tout cela. Il recherche et il collectionne tous les renseignements que chaque spécialiste voudra posséder. Ainsi, son livre est une étonnante synthèse: aucun détail ne manque; et chaque fait, par le contact des autres mis en valeur, prend toute sa signification.

Enfin, nous aurons, par Jules Huret, le tableau du monde. Il nous aura donné le monde, que, somme toute, nous ne connaissons pas.

Et le peintre veut disparaître derrière l'ouvrage qu'il peint. Mais on le devine; chacune de ses touches le révèle. Lui seul travaille ainsi, Jules Huret, surprenant assembleur des éléments de la réalité, leur maître obéissant, leur esclave et leur despote.


Nous qui n'aurons pas vu le vaste monde, ses splendeurs, son amusement varié, consolons-nous de notre mieux. De toute la terre, nous n'aurons visité que les alentours de notre logement. Tâchons de trouver de plausibles motifs d'aimer notre sort. Tolstoï, qui détestait l'opinion des autres, définissait leur dialectique: un stratagème qu'on emploie pour donner grand air à ce qu'on fait. Utilisons ce stratagème, avec intrépidité: dénigrons les voyages et ornons d'arguments choisis notre fatalité casanière. La destinée n'est supportable que si l'on trouve des raisons de la croire délicieuse.

Tu voudrais te lancer dans l'aventure des voyages? Tu dis que tu es las du décor habituel de ta vie, et que tes yeux souhaitent des horizons roses et violets, des collines chargées de pins en touffes sombres, des océans nacrés, des villes pleines d'art et d'histoire émouvante, des jardins frais et de calmes vergers? Tu rêves de dépayser tes sens? Tu imagines, très loin, de telles choses qu'à seulement y penser, en chimère, le temps te dure?...

Ah! relis—et médite-les—ces lignes de l'Imitation. Un moine très sage les a écrites, qui savait le trouble des âmes: Que pouvez-vous voir ailleurs, que vous ne voyiez ici où vous êtes? Voici le ciel, la terre et tous les éléments; il n'existe rien qui ne soit composé de ces éléments.

Alors, c'est là toute ta grande nostalgie? Tu désires de considérer les dosages divers de l'eau, de la terre, de l'air et du feu!... Le moine ajoute: Quand on assemblerait sous vos regards la totalité de ce qui est, ce ne serait qu'un spectacle vain. Et il conclut: Fermez sur vous votre porte.

Mais tu objectes que ce moine ignorait les principales délices de vivre. Il les savait; et il se méfiait. Je pense qu'il n'entra dans sa cellule qu'après avoir connu les inquiétudes du siècle. Oui, il savait l'allégresse du départ et la mélancolie du retour. N'a-t-il pas écrit encore cette parole désolée, que «les plaisirs du soir attristent le matin»?...

Il nomme dissipation l'inutile désir d'éparpiller sa vie au hasard des chemins. Il réfugie en de fixes méditations sa peur de l'éphémère et son ennui du périssable.