À Francis PICABIA
Sous le couvert des pas qui regagnent le soir une tour habitée
par des signes mystérieux au nombre de onze
La neige que je prends dans la main et qui fond
Cette neige que j'adore fait des rêves et je suis un de ces rêves
Moi qui n'accorde au jour et à la nuit que la stricte jeunesse
nécessaire
Ce sont deux jardins dans lesquels se promènent mes mains
qui n'ont rien à faire
Et pendant que les onze signes se reposent
Je prends part à l'amour qui est une mécanique de cuivre et
d'argent dans la haie
Je suis un des rouages les plus délicats de l'amour terrestre
Et l'amour terrestre cache les autres amours
À la façon des signes qui me cachent l'esprit
Un coup de couteau perdu siffle à l'oreille du promeneur
J'ai défait le ciel comme un lit merveilleux
Mon bras pend du ciel avec un chapelet d'étoiles
Qui descend de jour en jour
Et dont le premier grain va disparaître dans la mer
À la place de mes couleurs vivantes
Il n'y aura bientôt plus que de la neige sur la mer
Les signes apparaissent à la porte
Ils sont de onze couleurs différentes et leurs dimensions
respectives vous feraient mourir de pitié
L'un d'eux est obligé de se baisser et de se croiser les bras
pour entrer dans la tour
J'entends l'autre qui brûle dans une région prospère
Et celui-ci à cheval sur l'industrie la rare industrie montagneuse
Pareille à l'onagre qui se nourrit de truites
Les cheveux les longs cheveux pommelés
Caractérisent le signe qui porte le bouclier doublement ogival
Il faut se méfier de l'idée que roulent les torrents
Ma construction ma belle construction page ô page
Maison insensément vitrée à ciel ouvert à sol ouvert
C'est une faille dans le roc suspendu par des anneaux à la
tringle du monde
C'est un rideau métallique qui se baisse sur des inscriptions
divines
Que vous ne savez pas lire
Les signes n'ont jamais affecté que moi
Je prends naissance dans le désordre infini des prières
Je vis et je meurs d'un bout à l'autre de cette ligne
Cette ligne étrangement mesurée qui relie mon cœur à l'appui
de votre fenêtre
Je corresponds par elle avec tous les prisonniers du monde
[L'AIGRETTE]
À Marcel NOLL
Si seulement il faisait du soleil cette nuit
Si dans le fond de l'Opéra deux seins miroitants et clairs
Composaient pour le mot amour la plus merveilleuse lettrine
vivante
Si le pavé de bois s'entr'ouvrait sur la cime des montagnes
Si l'hermine regardait d'un air suppliant
Le prêtre à bandeaux rouges
Qui revient du bagne en comptant les voitures fermées
Si l'écho luxueux des rivières que je tourmente
Ne jetait que mon corps aux herbes de Paris
Que ne grêle-t-il à l'intérieur des magasins de bijouterie
Au moins le printemps ne me ferait plus peur
Si seulement j'étais une racine de l'arbre du ciel
Enfin le bien dans la canne à sucre de l'air
Si l'on faisait la courte échelle aux femmes
Que vois-tu belle silencieuse
Sous l'arc de triomphe du Carrousel
Si le plaisir dirigeait sous l'aspect d'une passante éternelle
Les Chambres n'étant plus sillonnées que par l'œillade violette
des promenoirs
Que ne donnerais-je pour qu'un bras de la Seine se glissât sous
le matin
Qui est de toute façon perdu
Je ne suis pas résigné non plus aux salles caressantes
Où sonne le téléphone des amendes du soir
En partant j'ai mis le feu à une mèche de cheveux qui est celle
d'une bombe
Et la mèche de cheveux creuse un tunnel sous Paris
Si seulement mon train entrait dans ce tunnel
[LÉGION ÉTRANGÈRE]
Non je ne ferai pas l'éther dans la revue future
Où les décors plantés dans la mer
En pleine aurore boréale
Comme toujours
Le pommier reprendra son bien
Je n'ai garde de confondre le baguier de la mer
Et l'arcade sourcilière de Dieu
Je ne suis pas seul en moi-même
Pas plus seul que le gui sur l'arbre de moi-même
Je respire les nids et je touche aux petits des étoiles
En tant que personnage de la revue éternelle
Mes sabots de feu ne font pas grand bruit
Sur le parquet céleste
Du ciel blanc qui fait la roue aux pieds de Junon
Tombent les ramoneurs de l'orage
Je pique les coursiers de mes sens
Les uns sont montés par de belles amazones
Les autres se cabrent au bord de précipices vermeils
Il y a une loge en dehors des coulisses
Une loge où la psyché redresse les branches qui plient
Sous trop de fruits de bouches encore vertes
L'immense tremblement des cils est dans le lustre
On tire le canon tout près
On emporte la statue du soleil sur un camion
Ma jeunesse prend part à une retraite aux flambeaux
Dans une île du Pacifique
Elle monte entre les fusées de ce dauphin
Immortelles de ma vie
Fiancées du jour qui n'hésite plus