*
* *

Deux dames anglaises entrèrent dans la salle. Elles portaient des voiles à ramages épais sur leurs feutres d’un vert éclatant, et des ceintures de cuir serraient à la taille leurs jaquettes à larges poches. Le gardien les accompagnait. Elles lui posaient mille questions sur le musée, sur ce vieil hôtel où il est installé, sur le docteur Calvet dont il porte le nom, sur saint Eutrope lui-même, me sembla-t-il. Et sans s’inquiéter de leurs paroles, citant d’autres noms que ceux dont elles s’occupaient, évoquant d’autres personnages, il leur répondait en récitant la tirade machinalement apprise une fois pour toutes. Je les regardais, je les écoutais, je m’attachais ardemment à l’incohérence grotesque de cet entretien. Mais bientôt la présence de ces femmes, leurs voix acides et pressantes me furent insupportables. Et je m’en allai, marchant vite, avec l’impression de fuir et de chercher un refuge.

Je m’en allai à travers les rues, presque au hasard, tournant le dos à la rue des Trois-Faucons, et n’y voulant pas, n’y pouvant pas retourner en ce moment, malgré que cette lettre y fût arrivée peut-être et que l’on m’y attendît… Il me semblait que je ne pourrais accomplir aucune action, prononcer aucune parole avant d’avoir répondu à ce « pourquoi » désespéré que j’avais presque sangloté tout à l’heure, quand s’était éloigné Philippe Fabréjol. Il me semblait que je ne pourrais pas continuer de vivre avant d’avoir compris.

Une femme, devant moi, monta les marches de Saint-Agricol. Elle était lasse, avec des traits tirés ; mais elle regardait avidement le portail étroit de l’église et ses lèvres remuaient déjà sur la prière qu’elle allait dire. J’eus la pensée de la suivre, de me réfugier avec elle derrière ces murs ; dans leur ombre, je saurais m’attacher peut-être à la méditation nécessaire. Mais on m’avait mal enseigné quel secours peut se trouver dans les églises. Je n’y pouvais prononcer que de machinales paroles… Et je m’en allai plus loin encore, jusqu’à la porte de l’Oulle, je passai devant ce cabaret où j’avais vu un jour Fabien attablé, et, sortant de la ville, j’atteignis le quai du Rhône où l’herbe poussiéreuse achevait sous le vent d’automne de mourir et de se dessécher.

Alors, je marchai plus lentement. Quand je fus devant le pont Saint-Bénézet, je m’assis tout près de l’eau sur une grosse pierre qui branlait un peu dans la terre détrempée, si près de l’eau que les petites vagues paisibles du bord, quand elles s’allongeaient, venaient doucement toucher le bout de mon soulier.

— Pourquoi ai-je repoussé Philippe Fabréjol ? Au nom de quoi ?… N’était-il pas tout l’amour que je voulais connaître ?…

Je croisais mes deux mains sur mon genou. Je voyais en levant la tête le vieux pont aux arches rompues, la chapelle ronde et les plus hautes feuilles de ce figuier qui avait poussé entre les pierres. Je voyais en baissant la tête l’eau paisible à mes pieds et, plus loin de la rive, si furieusement torrentueuse. Et je voyais aussi, entre ces pierres et cette eau, toute ma petite vie devant moi.

Non pas toute ma vie peut-être, mais toutes celles de ses heures qui avaient approché de l’amour. Les plus lointaines, les plus exigeantes, ne contenaient que les beaux rêves de mon adolescence sans gaîté, sans plaisir, sans amies, sans études. Les plus troubles gardaient le souvenir de François Landargues… Les plus douloureuses étaient celles où j’avais compris toute la médiocrité de Fabien Gourdon… Les plus belles…

Quelles étaient celles-là ? Je le cherchais encore et j’approchais peut-être de ces régions profondes de l’âme où trop souvent repose et tout à coup se réveille le meilleur de nous-mêmes. Mais je savais mal m’y diriger, et toutes ces pensées qui me tiraient vers elles, je continuais de les distinguer à peine, comme on voit se dorer au soleil matinal la fine pointe des arbres dont la masse reste confuse encore dans la campagne brumeuse. Je revenais à François, aux petits bonheurs, aux petites blessures que j’avais reçues de lui, et tout cela n’était rien. Je revenais à Fabien, à mes désenchantements, et tout cela n’était rien. Et voici que tout cela n’était rien encore que le regard de Philippe Fabréjol, et la grande joie sentie à ses côtés, et jusqu’à mon chagrin de tout à l’heure… Mais je revenais aussi à ces jours douloureux vécus auprès de Fabien avec sa hantise, avec ses remords, avec sa détresse… Et je commençais à comprendre que cela était tout.

Cela était tout d’avoir approché profondément cette âme, et d’avoir eu le désir, plus que le désir, la sensation réelle et pesante de porter avec elle tout le fardeau de sa peine. Cela était tout d’avoir cru sentir quelquefois que cette peine encore secrète venait se réfugier et trembler contre moi. Cela était tout !… Et mes plus belles heures d’amour je les ai vécues dans le petit logis, seule, tandis qu’il se promenait à travers la ville et qu’il me semblait errer à ses côtés, misérablement. Je les avais vécues quand, ma pitié voulant devenir agissante, j’avais commencé de préparer tout mon cœur pour cet aveu qu’il devait me faire et toute ma force pour supporter cette expiation que nous subirions tous les deux. Je les avais vécues dans tout ce soin que j’avais pris pour obtenir qu’il sortît enfin de lui-même et qu’il osât de nouveau regarder la vie. Et je continuais de les vivre, et j’avais bien parlé selon mon cœur le plus sensible et le plus secret en disant à Philippe Fabréjol : « Je ne souffre pas de cette solitude ; j’ai l’amour. »