M. Young évalue en Angleterre le travail annuel d'un bon cultivateur à 2.400 livres. Notre culture accablée par la misère publique, n'offre pas des résultats aussi brillants: mais ils surpassent de beaucoup le produit du travail des esclaves.

Supposons qu'en France la consommation de chaque individu soit de 130 livres seulement, terme moyen; la reproduction totale, si on compte 24000000 d'habitants dans le royaume, doit être de 3120 millions. D'après d'autres données, la reproduction totale, en 1779, fut évaluée à 3164 millions. On croit que le quart au plus de la population générale est attaché à la culture; ainsi la reproduction totale est le prix du travail de six millions d'individus; ce qui donne par tête un produit annuel de 527 livres 6 sols 8 deniers.

Le produit du travail est encore en raison de la fertilité ou du prix des denrées cultivées; de la fertilité, lorsque les denrées et les valeurs sont les mêmes; et du prix, lorsque les denrées et les valeurs sont différentes.

Le carreau de terre dans les colonies produit au moins 2000 livres par an, ce qui donne environ 800 livres par arpent. Le produit de l'acre en Angleterre n'est evalué qu'à 4 livres sterling, ou 108 livres par arpent [Note: Le carreau est de 3,400 toises quarrées. L'acre de 1,135 toises, et l'arpent de 1,334.4.].

Un homme, dont le travail rend annuellement 520 livres dans une terre qui ne produit que 108 livres par arpent, donnerait dans une terre qui produit 800 livres, 3851 livres 17 sols. Je réduis cette somme au tiers à cause de l'avantage qu'a le cultivateur d'Europe d'employer des machines que le cultivateur esclave n'emploie pas, et nous aurons 1283 liv. 19 sols pour le travail de l'homme libre, tandis que celui de l'esclave n'est que d'environ 353 livres.

J'ai comparé le travail de la vigne à celui des sucreries, il faut exactement le même nombre de journées d'esclaves que de vignerons dans la même étendue de terrein cultivée en cannes ou en vignes. Dans un arpent de vigne produisant 240 livres, le travail du journalier peut être évalué à 1200 livres par an, comme celui du Nègre sucrier dans sa plus grande valeur. La proportion du travail libre au travail servile est donc ici comme 4000 livres à 1200 livres. Pour prévenir les objections, j'ai infiniment réduit les avantages du travail de l'homme libre. Je préviens qu'il est toujours question dans ces calculs du produit absolu du travail, et pas du tout du produit net, que bien d'autres causes peuvent augmenter ou diminuer.

[14] Voyez ce que dit M. Parmentier de la fécondité du maïs à l'Amérique, dans son excellent mémoire sur la culture de cette plante, couronné par l'Académie de Bordeaux en 1784. L'évaporation à l'Amérique est beaucoup plus considérable que dans nos climats; et il seroit peut-être possible de prouver que la fertilité des différentes parties de la terre est en raison de l'évaporation de leurs surfaces.

[15] On objectera que c'est le bon marché du travail, bien plus que sa quantité absolue, qui est important pour le propriétaire; c'est le plus grand bénéfice qu'il doit chercher. Il faut donc prouver encore que le travail de l'esclave est plus coûteux que celui du cultivateur salarié. Le Nègre, dont j'ai évalué le travail à 1200 livres, vaut au moins 3000 livres. L'intérêt de cette somme compté à 8 pour cent dans les colonies, les risques de remplacements 5 pour cent font ensemble 13 pour cent ou 390 livres; si on y ajoute 110 livres seulement pour l'entretien et la nourriture, on trouvera que chaque esclave, bon travailleur, coûte au moins 500 livres, tandis que le prix d'un journalier en France n'est que de 300 à 350 livres, pour son travail annuel.

[16] Caeteris servis non in nostrum morem descriptis per familiam ministeriis utuntur. Suam quisque sedem, suos penates regit. Frumenti modum dominus, aut pecoris, aut vestis, ut colono, injungit, et servus hactenus paret. Tacite, de mor. Germ.; c'est le premier degré d'affranchissement que je propose.

[17] Par arrêt du conseil, du 29 Décembre 1776, j'avois obtenu une concession du terrein situé dans la Guyanne, entre les rivières d'Oyac et d'Aprouague, ce qui occupe une étendue d'environ 250 lieues quarrées, et voici ce que je demandois. «Que tous les esclaves de la Guyanne eussent un pécule assuré et constant, et qu'il fût loisible aux habitants, comme à la compagnie que je formois, de changer l'esclavage pur et simple en servage de glèbe». Ce sont les termes d'un mémoire que je remis alors au ministre de la marine.