Ces trois couches évidemment ne sont point séparées, ni même proprement limitées. Elles s'entre-pénètrent continuellement.

Dans ma dernière causerie, je vous ai parlé de la région intermédiaire, celle des passions. C'est dans cette région, c'est sur ce plan que se joue le drame; non seulement les livres de Dostoïevsky, mais le drame de l'humanité tout entière, et nous avons pu constater aussitôt ce qui semblait paradoxal d'abord: si mouvementées et puissantes que soient les passions, elles n'ont, somme toute, pas grande importance, ou du moins peut-on dire que l'âme n'en est pas remuée dans ses profondeurs; les événements n'ont pas de prise sur elle; ils ne l'intéressent pas. À l'appui de cela, quel meilleur exemple trouver que celui des guerres? On a fait des enquêtes à propos de la terrible guerre que nous venons de traverser. On a demandé à des littérateurs quelle importance elle avait, elle leur semblait avoir, quel retentissement moral; quelle influence sur la littérature?... La réponse est bien simple: cette influence est nulle—ou à peu près.

Voyez plutôt les guerres de l'Empire. Cherchez à découvrir leur retentissement dans la littérature; cherchez en quoi l'âme humaine a pu en être modifiée... Il y a certes des poèmes de circonstance sur l'épopée napoléonienne, comme il y en a maintenant en très grand nombre, en trop grand nombre, sur cette dernière guerre; mais le retentissement profond, la modification essentielle? Non! ce n'est pas un événement qui les peut provoquer, si tragique, si considérable soit-il! Par contre, pour la Révolution française, il n'en va pas de même. Mais nous n'avons pas affaire ici à un événement uniquement extérieur; ce n'est pas à proprement parler un accident: ce n'est pas un traumatisme, Si je puis dire. L'événement ici naît du peuple lui-même; l'influence qu'a eue la Révolution française sur les écrits de Montesquieu, de Voltaire, de Rousseau, est considérable; mais les écrits de ceux-ci datent d'avant la Révolution. Ils la préparent. Et c'est bien aussi ce que nous verrons dans les romans de Dostoïevsky: la pensée ne suit pas l'événement, elle le précède. Le plus souvent, de la pensée à l'action la passion doit servir d'intermédiaire.

Toutefois, nous verrons dans les romans de Dostoïevsky l'élément intellectuel parfois entrer directement en contact avec la région profonde. Cette région profonde n'est pas du tout l'enfer de l'âme; c'en est, tout au contraire, le ciel.

Nous trouvons dans Dostoïevsky cette sorte de mystérieux renversement des valeurs, que nous présentait déjà William Blake, le grand poète mystique anglais, dont je vous parlais précédemment. L'enfer, d'après Dostoïevsky, c'est au contraire la région supérieure, la région intellectuelle. À travers tous ses livres, pour peu que nous les lisions d'un regard averti, nous constaterons une dépréciation non point systématique, mais presque involontaire de l'intelligence; une dépréciation évangélique de l'intelligence.

Dostoïevsky n'établit jamais, mais laisse entendre, que ce qui s'oppose à l'amour ce n'est point tant la haine que la rumination du cerveau. L'intelligence, pour lui, c'est précisément ce qui s'individualise, ce qui s'oppose au royaume de Dieu, à la vie éternelle, à cette béatitude en dehors du temps, qui ne s'obtient que par le renoncement de l'individu, pour plonger dans le sentiment d'une solidarité indistincte.

Ce passage de Schopenhauer nous éclairera sans doute[64].

Il comprend alors que la distinction entre celui qui inflige les souffrances et celui qui doit les subir n'est qu'un phénomène, et n'atteint pas la chose en soi, la volonté qui vit dans tous les deux: celle-ci, abusée par l'intelligence attachée à ses ordres, se méconnaît elle-même et, en cherchant dans l'un de ses phénomènes un surcroît de bien-être, elle produit dans l'autre, un excès de douleur: emportée par sa véhémence, elle déchire de ses dents sa propre chair, ignorant que par là c'est toujours elle-même qu'elle blesse et manifestant de la sorte, par l'intermédiaire de l'individuation, le conflit avec elle-même qu'elle recèle dans son sein. Persécuteur et persécuté sont identiques. L'un s'abuse en ne croyant pas avoir sa part de la souffrance; l'autre s'abuse en ne croyant pas participer à la culpabilité. Si leurs yeux parvenaient à se dessiller, le méchant reconnaîtrait que dans ce vaste monde il vit lui-même au fond de toute créature qui souffre, et qui, lorsqu'elle est douée de raison, se demande vainement dans quel but elle a été appelée à vivre et à endurer des souffrances qu'elle ne reconnaît pas avoir méritées: le malheureux, à son tour, comprendrait que tout le mal qui se commet ou s'est jamais commis sur terre dérive de cette volonté qui constitue aussi son essence à lui, dont il est le phénomène, et qu'en vertu de ce phénomène, et de son affirmation, il a assumé toutes les souffrances qui en découlent, et qu'il doit les supporter en toute justice, aussi longtemps qu'il continue d'être cette volonté.

Mais le pessimisme (qui parfois peut paraître presque postiche dans Schopenhauer) fait place dans Dostoïevsky à un optimisme éperdu:

Donnez-moi trois vies, elles ne me suffiraient pas encore[65].