--Verdure, vous mentez!

A la fin de la première partie, Madame Floche tirait sa montre, et, comme si précisément, c'était l'heure:

--Casimir! Allons, Casimir; il est temps.

L'enfant semblait sortir péniblement de léthargie, se levait, tendait aux Messieurs sa main molle, à ces dames son front, puis sortait en traînant un pied.

Tandis que Madame de Saint-Auréol nous invitait à la revanche, le premier jacquet finissait; parfois alors Monsieur Floche prenait la place de son beau-frère; ni Monsieur Floche, ni l'abbé n'annonçaient les coups; on n'entendait de leur côté que le roulement des dés dans le cornet et sur la table; Monsieur de Saint-Auréol dans la bergère monologuait ou chantonnait à demi-voix, et parfois, tout-à-coup, flanquait un énorme coup de pincette au travers du feu, si impertinemment qu'il en éclaboussait au loin la braise; Mademoiselle Olympe accourait précipitamment et exécutait sur le tapis ce que Madame de Saint-Auréol appelait élégamment la danse des étincelles... Le plus souvent Monsieur Floche laissait le baron aux prises avec l'abbé et ne quittait pas son fauteuil; de ma place je pouvais le voir, non point dormant comme il disait, mais hochant la tête dans l'ombre; et le premier soir, un sursaut de flamme ayant éclairé brusquement son visage, je pus distinguer qu'il pleurait.

A neuf heures et quart, le bésigue terminé, Madame Floche éteignait la lampe, tandis que Mademoiselle Verdure allumait deux flambeaux qu'elle posait des deux côtés du jacquet.

--L'abbé, ne le faites pas veiller trop tard, recommandait Madame de Saint-Auréol, en donnant un coup d'éventail sur l'épaule de son mari.

J'avais cru décent, dès le premier soir, d'obéir au signal de ces dames, laissant aux prises les jacqueteurs et à sa méditation Monsieur Floche qui ne montait que le dernier. Dans le vestibule, chacun se saisissait d'un bougeoir; ces dames me souhaitaient le bonsoir qu'elles accompagnaient des mêmes révérences que le matin. Je rentrais dans ma chambre; j'entendais bientôt monter ces Messieurs. Bientôt tout se taisait. Mais de la lumière filtrait encore longtemps sous certaines portes. Mais plus d'une heure après si, pressé par quelque besoin l'on sortait dans le corridor, l'on risquait d'y rencontrer Madame Floche ou Mademoiselle Verdure, en toilette de nuit, vaquant à de derniers rangements. Plus tard encore, et quand on eût cru tout éteint, au carreau d'un petit cagibis qui prenait jour mais non accès sur le couloir, on pouvait voir, à son ombre chinoise, Madame de Saint-Auréol ravauder.

IV

Ma seconde journée à la Quartfourche fut très sensiblement pareille à la première; d'heure en heure; mais la curiosité que d'abord j'avais pu avoir quant aux occupations de mes hôtes était complètement retombée. Une petite pluie fine emplissait le ciel depuis le matin. La promenade devenant impossible, la conversation de ces dames se faisant de plus en plus insignifiante, j'occupai donc au travail à peu près toutes les heures du jour. A peine pus-je échanger quelques propos avec l'abbé; c'était après le déjeuner; il m'invita à venir fumer une cigarette à quelques pas du salon, dans une sorte de hangar vitré que l'on appelait un peu pompeusement: l'orangerie, où l'on avait rentré pour la mauvaise saison les quelques bancs et chaises du jardin.