Entre M. Desnos et M. Floche des lettres furent échangées. Les documents s'annoncèrent plus nombreux que ne me l'avait d'abord fait espérer mon maître; il ne fut bientôt plus question d'une simple visite: c'est un séjour au château de la Quartfourche que, sur la recommandation de M. Desnos, l'amabilité de M. Floche me proposait. Bien que ses enfants M. et Madame Floche n'y vivaient pas seuls: quelques mots inconsidérés de M. Desnos, dont mon imagination s'empara, me firent espérer de trouver là-bas une société avenante, qui tous aussitôt m'attira plus que les documents poudreux du Grand Siècle; déjà ma thèse n'était plus qu'un prétexte; j'entrais dans ce château non plus en scolar, mais en Nejdanof, en Valmont; déjà je le peuplais d'aventures. La Quartfourche! je répétais ce nom mystérieux: c'est ici, pensais-je, qu'Hercule hésite... Je sais de reste ce qui l'attend sur le sentier de la vertu; mais l'autre route?... l'autre route...
Vers le milieu de Septembre, je rassemblai le meilleur de ma modeste garde-robe, renouvelai mon jeu de cravates, et partis.
Quand j'arrivai à la station du Breuil-Blangy, entre Pont-l'Évêque et Lisieux, la nuit était à peu près close. J'étais seul à descendre du train. Une sorte de paysan en livrée vint à ma rencontre, prit ma valise et m'escorta vers la voiture qui stationnait de l'autre côté de la gare. L'aspect du cheval et de la voiture coupa l'essor de mon imagination; on ne pouvait rêver rien de plus minable. Le paysan-cocher repartit pour dégager la malle que j'avais enregistrée; sous ce poids les ressorts de la calèche fléchirent. A l'intérieur, une odeur de poulailler suffocante... Je voulus baisser la vitre de la portière, mais la poignée de cuir me resta dans la main. Il avait plu dans la journée; la route était tirante; au bas de la première côte, une pièce du harnais céda. Le cocher sortit de dessous son siège un bout de corde et se mit en posture de rafistoler le trait. J'avais mis pied à terre et m'offris à tenir la lanterne qu'il venait d'allumer; je pus voir que la livrée du pauvre homme, non plus que le harnachement, n'en était pas à son premier rapiéçage.
--Le cuir est un peu vieux, hasardai-je.
Il me regarda comme si je lui avais dit une injure, et presque brutalement:
--Dites donc: c'est tout de même heureux qu'on ait pu venir vous chercher.
--Il y a loin, d'ici le château? questionnai-je de ma voix la plus douce. Il ne répondit pas directement, mais:
--Pour sûr qu'on ne fait pas le trajet tous les jours! --Puis au bout d'un instant: --Voilà peut-être bien six mois qu'elle n'est pas sortie, la calèche...
--Ah!... Vos maîtres ne se promènent pas souvent? repris-je par un effort désespéré d'amorcer le conversation.
--Vous pensez! Si l'on n'a pas autre chose à faire!