J'étouffe ici; je songe à tout l'ailleurs qui s'entr'ouve... J'ai soif...

J'allais oublier de te dire qu'il n'y a pas eu moyen d'enlever les saphirs de l'écrin, parce que ma tante n'a plus laissé ses clefs dans sa chambre; aucune de celles que j'ai essayées n'a pus aller au tiroir... Ne me gronde pas; j'ai le bracelet de maman, la chaîne émaillée et deux bagues --qui n'ont sans doute pas grande valeur puisqu'elle ne les met pas; mais je crois que la chaîne est très belle. Pour de l'argent... je ferai mon possible; mais tu feras tout de même bien de t'en procurer.

A toi de toutes mes prières. A bientôt, ton Isa.

Ce 22 Octobre, anniversaire de ma vingt-deuxième année et veille de mon évasion.

Je songe avec terreur, si j'avais à cuisiner en roman cette histoire, aux quatre ou cinq pages de développements qu'il siérait ici de gonfler: réflexions après lecture de cette lettre, interrogations, perplexités... En vérité, comme après un très violent choc, j'étais tombé dans un état semi-léthargique. Quand enfin parvint à mon oreille, à travers la confuse rumeur de mon sang, un son de cloche, qui redoubla: c'est le second appel du déjeuner, pensai-je; comment n'ai-je pas entendu le premier? Je tirai ma montre: midi! Aussitôt, bondissant au dehors, l'ardente lettre pressée contre mon coeur, je m'élançai tête nue sous l'averse.

Les Floche déjà s'inquiétaient de moi et, quand j'arrivai tout soufflant:

--Mais vous êtes trempé! complètement trempé, cher Monsieur!-- Puis ils protestèrent que personne ne se mettrait à table que je n'eusse changé de vêtements: et dès que je fus redescendu ils questionnèrent avec sollicitude; je dus raconter que, retenu dans le pavillon, j'attendais en vain un répit de l'averse; alors ils s'excusèrent du mauvais temps, de l'affreux état des allées, de ce que l'on avait sans doute sonné le second coup plus tôt, le premier coup moins fort qu'à l'ordinaire... Mademoiselle Verdure avait été chercher un châle dont on me supplia de couvrir mes épaules, parce que j'étais encore en sueur et que je risquais de prendre mal. L'abbé cependant m'observait sans mot dire, les lèvres serrées jusqu'à la grimace; et j'étais si nerveux que, sous l'investigation de son regard, je me sentais rougir et me troubler comme un enfant fautif. Il importe pourtant de l'amadouer, pensais-je, car désormais je n'apprendrai rien que par lui seul; lui seul peut m'éclairer le détour de cette ténébreuse histoire où m'achemine déjà moins de curiosité que d'amour.

Après le café, la cigarette que j'offrais à l'abbé servait de prétexte au dialogue; pour ne point incommoder la baronne, nous allions fumer dans l'orangerie.

--Je croyais que vous ne deviez rester ici que huit jours, commença-t-il sur un ton d'ironie.

--Je comptais sans l'amabilité de nos hôtes.