--Eh là! Eh là! Monsieur le romancier --(par vanité, par faiblesse, je m'étais laissé aller précédemment à ce genre de confidences que devrait inspirer jamais qu'une profonde sympathie; et depuis qu'il savait mes prétentions il s'amusait de moi d'une manière qui déjà me devenait insupportable)-- N'allez-vous pas un peu trop vite?... Et puis-je vous demander à mon tour comment vous êtes si bien renseigné?
--Parce que la lettre qu'Isabelle de Saint-Auréol écrivait à son amant ce jour-là, ce n'est pas lui qui l'a reçue; c'est moi.
Décidément il fallait compter sur moi, l'abbé à ce moment aperçut une petite tache sur la manche de sa soutane et commença de la gratter du bout de l'ongle; il entrait en composition.
--J'admire ceci... que dès qu'on se croit né romancier on s'accorde aussitôt tous les droits. Un autre y regarderait à deux fois avant de prendre connaissance d'une lettre qui ne lui est pas adressée.
--J'espère plutôt, Monsieur l'abbé, qu'il n'en prendrait pas connaissance du tout.
Je le considérais fixement; mais il grattait toujours, les yeux baissés.
--Je ne suppose pourtant pas qu'on vous l'ait donnée à lire.
--Cette lettre est tombée dans mes mains par hasard; l'enveloppe, vieille, sale, à demi déchirée, ne portait aucune trace d'écriture; en l'ouvrant j'ai vu une lettre de Mademoiselle de Saint-Auréol; mais adressée à qui?... Allons! Monsieur l'abbé, secondez-moi: qui était, il y a quatorze ans, l'amant de Mademoiselle de Saint-Auréol?
L'abbé s'était levé; il commença de marcher à petits pas de long en large, la tête basse, les mains croisées dans le dos; repassant derrière ma chaise, il s'arrêta, et brusquement je sentis ses mains s'abattre sur mes épaules:
--Montrez-moi cette lettre.