Par grand effort de volonté je gardais un ton enjoué, mais mon coeur battait fort.

--Tenez: lisez-la devant moi, dis-je en tirant la lettre de ma poche; je veux apprendre de quel oeil un abbé lit une lettre d'amour.

Mais, de nouveau maître de lui, il ne laissait paraître son émotion qu'à l'irrépressible titillement d'un petit muscle de sa joue. Il lut; puis huma le papier, renifla, en fronçant âprement les sourcils de manière qu'il semblait que ses yeux s'indignassent de la gourmandise de son nez; puis repliant le papier et me le rendant, dit d'un ton un peu solennel:

--Ce même 22 Octobre mourait le Vicomte Blaise de Gonfreville, victime d'un accident de chasse.

--Vous me faites frémir! (mon imagination aussitôt construisait un drame épouvantable). Sachez que j'ai trouvé cette lettre derrière une boiserie du pavillon où certainement il eût dû venir la chercher.

L'abbé m'apprit alors que le fils aîné des Gonfreville, dont la propriété touchait à celle des Saint-Auréol, avait été retrouvé sans vie au pied d'une barrière qu'apparemment il s'apprêtait à franchir, lorsqu'un mouvement maladroit avait fait partir son fusil. Pourtant, dans le canon du fusil ne se trouvait pas de cartouche. Aucun renseignement ne put être donné par personne; le jeune homme était sorti seul et personne ne l'avait vu; mais, le lendemain, un chien de la Quartfourche fut surpris près du pavillon léchant une flaque de sang.

--Je n'étais pas encore à la Quartfourche, continua-t-il, mais, d'après les renseignements que j'ai pu recueillir, il me semble avéré que le crime a été commis par Gratien, qui sans doute avait surpris les relations de sa maîtresse avec le vicomte, et peut-être avait éventé son projet de fuite (projet que j'ignorais moi-même avant d'avoir lu cette lettre); c'est un vieux serviteur buté, butor même au besoin, qui pour défendre le bien de ses maîtres ne croit devoir reculer devant rien.

--Comment ne l'a-t-on pas arrêté?

--Personne n'avait intérêt à le poursuivre, et les deux familles de Gonfreville et de Saint-Auréol craignaient également le bruit autour de cette fâcheuse histoire; car, quelques mois après, Mademoiselle de Saint-Auréol mettait au monde un malheureux enfant. On attribue l'infirmité de Casimir aux soins que sa mère avait pris pour dissimuler sa grossesse; mais Dieu nous enseigne que c'est souvent sur les enfants que retombe le châtiment des pères. Venez avec moi jusqu'au pavillon; je suis curieux de voir l'endroit où vous avez trouvé la lettre.

Le ciel s'était éclairci; nous nous acheminâmes ensemble.