Elle commença de sangloter:

--Non, je n'attendais plus, reprit-elle; je cherchais à me tromper moi-même, et par pitié pour moi j'imitais celle qui attend. Je m'étais assise devant la pelouse, sur la plus basse marche du perron; le coeur sec à ne pouvoir verser une larme; et je ne pensais plus à rien, ne savais plus qui j'étais, ni où j'étais, ni ce que j'étais venu faire. La lune qui tout à l'heure éclairait le gazon disparut; alors un frisson me saisit; j'aurais voulu qu'il m'engourdît jusqu'à la mort. Le lendemain je tombai gravement malade et le médecin qu'on appela révéla ma grossesse à ma mère.

Elle s'arrêta quelques instants.

--Vous savez à présent ce que vous désiriez savoir. Si je continuais mon histoire, ce serait celle d'une autre femme où vous ne reconnaîtriez plus l'Isabelle du médaillon.

Déjà je reconnaissais assez mal celle dont mon imagination s'était prise. Elle coupait ce récit d'interjections, il est vrai, récriminant contre le destin, et elle déplorait que dans ce monde la poésie et le sentiment eussent toujours tort; mais je m'attristais de ne distinguer point dans la mélodie de sa voix les chaudes harmoniques du coeur. Pas un mot de regret que pour elle! Quoi! pensais-je, est-ce là comme elle savait aimer?...

A présent je ramassais les menus objets de la corbeille renversée, qui s'étaient éparpillés sur le sol. Je ne me sentais plus aucun désir de la questionner davantage; subitement incurieux de sa personne et de sa vie, je restais devant elle comme un enfant devant un jouet qu'il a brisé pour en découvrir le mystère; et même l'attrait physique dont encore elle se revêtait n'éveillait plus en ma chair aucun trouble, ni le battement voluptueux de ses paupières, qui tantôt me faisait tressaillir. Nous causions de son dénuement; et comme je lui demandais ce qu'elle se proposait de faire:

--Je chercherai à donner des leçons, répondit-elle; des leçons de piano; ou de chant. J'ai une très bonne méthode.

--Ah! vous chantez?

--Oui; et je joue du piano. Dans le temps j'ai beaucoup travaillé. J'étais élève de Thalberg... J'aime aussi beaucoup la poésie.

Et comme je ne trouvais rien à lui dire: