— Je vous ai parlé durement... mais c'est que de tels dangers nous entourent! Puis, après une courte hésitation: Tenez! Voulez-vous m'accompagner demain? Nous irons voir ensemble mon ami... et levant les yeux au ciel: Oui, j'ose l'appeler: mon ami, reprit-il d'un ton pénétré. — Arrêtons-nous un instant sur ce banc. Je vais écrire un mot que nous signerons tous les deux, par lequel nous le préviendrons de notre visite. Mis à la poste avant 6 heures (18 heures, comme ils disent ici), il le recevra demain matin et se tiendra prêt à nous accueillir vers midi; même, sans doute, pourrons-nous déjeuner avec lui.

Ils s'assirent. Protos sortit un carnet de sa poche et sur une feuille vierge commença, sous les yeux hagards d'Amédée:

_Ma vieille..._

Puis, amusé de la stupeur de l'autre, il sourit, très calme

— Alors, c'est au cardinal que vous auriez écrit, si on vous avait laissé faire?

Et sur un ton plus amical il voulut bien renseigner Amédée: Une fois par semaine le cardinal San-Felice quittait l'archevêché clandestinement, en costume de simple abbé, devenait le chapelain Bardolotti, se rendait sur les pentes du Vomero et, dans une modeste villa, recevait quelques rares intimes et les lettres secrètes que les initiés lui adressaient sous ce faux nom. Mais même sous ce déguisement vulgaire il ne se sentait pas à l'abri: il n'était pas bien sûr que les lettres qui lui parvenaient par la poste ne fussent pas ouvertes, et suppliait que, dans la lettre, rien de significatif ne fût dit, que, dans le ton de la lettre, rien ne laissât pressentir son éminence, ne respirât, si peu que ce soit, le respect.

A présent qu'il était de mèche, Amédée souriait à son tour.

— _Ma vieille_... Voyons; qu'est-ce qu'on va lui dire à cette chère vieille? plaisantait l'abbé, hésitant du bout du crayon: — Ah!: _Je t'amène un vieux rigolo._ (Si! si! laissez: je sais le ton qu'il faut!) _Sors une bouteille ou deux de falerne, que demain nous viendrons siffler avec toi. On rira._ — Tenez: signez aussi.

— Je ferais peut-être mieux de ne pas mettre mon vrai nom.

— Vous, cela n'a pas d'importance, reprit Protos qui, à côté du nom d'Amédée Fleurissoire, écrivit: _Cave._