Longue, flasque, anémique, hébétée, Arnica restait les bras ballants au milieu de la petite classe, et quand Mme Semène indiqua:
— Sur le troisième banc de gauche, mademoiselle Péterat, - la classe repartit de plus belle en dépit des admonestations.
Pauvre Arnica! la vie n'apparaissait déjà plus devant elle que comme une morne avenue bordée de quolibets et d'avanies. Mme Semène, heureusement, ne resta pas insensible à sa détresse, et bientôt la petite put trouver dans le giron de la veuve un abri.
Volontiers Arnica s'attardait à la pension après les classes plutôt que de ne point trouver son père au foyer; Mme Semène avait une fille, de sept ans plus âgée qu'Arnica, un peu bossue, mais obligeante; dans l'espoir de lui décrocher un mari, Mme Semène recevait le dimanche soir, et même organisait deux fois l'an de petites matinées dominicales, avec récitations et sauterie; y venaient, par reconnaissance, quelques-unes de ses anciennes élèves escortées de leurs parents, et par désoeuvrement, quelques adolescents dépourvus et sans avenir. Arnica fut de toutes ces réunions; fleur sans éclat, discrète, jusqu'à l'effacement, mais qui pourtant, ne devait pas rester inaperçue.
Lorsque, à quatorze ans, Arnica perdit son père, Mme Semène recueillit l'orpheline, que ses soeurs, passablement plus âgées, ne vinrent plus voir que rarement. C'est au cours d'une de ces courtes visites, pourtant, que Marguerite rencontra pour la première fois celui qui, deux ans plus tard, devait devenir son mari: Julius de Baraglioul, alors âgé de vingt-huit ans — en villégiature chez son grand-père Robert de Baraglioul qui, comme nous l'avons dit précédemment, était venu s'établir aux environs de Pau, peu après l'annexion du duché de Parme à la France.
Le brillant mariage de Marguerite (au demeurant ces demoiselles Péterat n'étaient pas absolument sans fortune) faisait, aux yeux éblouis d'Arnica sa soeur encore plus distante; elle se doutait que jamais, penché sur elle, un comte, un Julius, ne viendrait respirer son parfum. Elle enviait sa soeur enfin d'avoir pu s'évader de ce nom désobligeant; Péterat. Le nom de Marguerite était charmant. Qu'il sonnait bien avec de Baraglioul! Hélas! avec quel autre nom marié, celui d'Arnica ne resterait-il pas ridicule?
Rebutée par le positif, son âme inéclose et froissée essayait de la poésie. Elle portait, à seize ans, des deux côtés de son blême visage, ces tombantes boucles que l'on nommait des "repentirs", et ses yeux bleus rêveurs s'étonnaient près de ses cheveux noirs. Sa voix sans timbre n'était point rude; elle lisait des vers et s'évertuait à en écrire. Elle tenait pour poétique tout ce qui l'échappait de la vie.
Aux soirées de Mme Semène, deux jeunes gens fréquentaient, qu'une tendre amitié avait comme associés dès l'enfance; l'un, déjeté sans être grand, non tant maigre qu'efflanqué, aux cheveux plus déteints que blonds, au nez fier, au regard timide: c'était Amedée Fleurissoire. L'autre, gras et courtaud, aux durs cheveux noirs plantés bas, portait, par étrange habitude, la tête constamment inclinée sur l'épaule gauche, la bouche ouverte et la main droite en avant tendue: j'ai dépeint Gaston Blafaphas. Le père d'Amedée était marbrier, entrepreneur de monuments funéraires et marchand de couronnes mortuaires; Gaston était le fils d'un important pharmacien.
(Pour étrange que cela puisse paraître, ce nom de Blafaphas est très répandu dans les villages des contreforts pyrénéens; encore qu'écrit parfois de manières assez différentes. C'est ainsi que dans le seul bourg de Sta..., où l'appelait un examen, celui qui écrit ces lignes a pu voir un Blaphaphas, notaire, un Blafafaz coiffeur, un Blaphaface charcutier, qui, interrogés, ne se reconnaissent aucune origine commune et dont chacun considérait avec un certain mépris le nom au graphisme inélégant des deux autres. — Mais ces remarques philologiques ne sauraient intéresser qu'une classe assez restreinte de lecteurs.)
Qu'eussent été Fleurissoire et Blafaphas l'un sans l'autre? On a peine à l'imaginer. Dans les récréations du lycée, on les voyait toujours ensemble; brimés sans cesse, se consolant, se prêtant patience, renfort. On les nommait les Blafafoires. Leur amitié semblait à chacun l'arche unique, l'oasis dans l'impitoyable désert de la vie. L'un ne goûtait pas une joie qu'il ne la voulût aussitôt partagée; ou, pour mieux dire, rien n'était joie pour l'un que ce qu'il goûtait avec l'autre.