Au bout d’un peu de temps, je ne suis plus gêné par sa présence. Je le regarde ; il semble avoir oublié qu’il est là. Ses pieds sont nus ; ses chevilles sont charmantes, et les attaches de ses poignets. Il manie son mauvais couteau avec une amusante adresse. Vraiment, vais-je m’intéresser à cela ? Ses cheveux sont rasés à la manière arabe ; il porte une pauvre chéchia qui n’a qu’un trou à la place du gland. La gandoura, un peu tombée, découvre sa mignonne épaule. J’ai besoin de la toucher. Je me penche ; il se retourne et me sourit. Je fais signe qu’il doit me passer son sifflet, le prends et feins de l’admirer beaucoup. A présent il veut partir. Marceline lui donne un gâteau, moi deux sous.
Le lendemain, pour la première fois, je m’ennuie ; j’attends ; j’attends quoi ? je me sens désœuvré, inquiet. Enfin je n’y tiens plus :
— Bachir ne vient donc pas, ce matin, Marceline ?
— Si tu veux, je vais le chercher.
Elle me laisse, descend ; au bout d’un instant rentre seule. Qu’a fait de moi la maladie ? Je suis triste à pleurer de la voir revenir sans Bachir.
— Il était trop tard, me dit-elle ; les enfants ont quitté l’école et se sont dispersés partout. Il y en a de charmants, sais-tu. Je crois que maintenant tous me connaissent.
— Au moins, tâche qu’il soit là demain.
Le lendemain, Bachir revint. Il s’assit comme l’avant-veille, sortit son couteau, voulut tailler un bois trop dur, et fit si bien qu’il s’enfonça la lame dans le pouce. J’eus un frisson d’horreur ; il en rit, montra la coupure brillante et s’amusa de voir couler son sang. Quand il riait, il découvrait des dents très blanches ; il lécha plaisamment sa blessure ; sa langue était rose comme celle d’un chat. Ah ! qu’il se portait bien ! C’était là ce dont je m’éprenais en lui : la santé. La santé de ce petit corps était belle.
Le jour suivant, il apporta des billes. Il voulut me faire jouer. Marceline n’était pas là ; elle m’eût retenu. J’hésitai, regardai Bachir ; le petit me saisit le bras, me mit les billes dans la main, me força. Je m’essoufflais beaucoup à me baisser, mais j’essayai de jouer quand même. Le plaisir de Bachir me charmait. Enfin je n’en pus plus. J’étais en nage. Je rejetai les billes et me laissai tomber dans un fauteuil. Bachir, un peu troublé, me regardait.
— Malade ? dit-il gentiment ; le timbre de sa voix était exquis. Marceline rentra.