— Repose-toi.

Combien de temps nous y restâmes ? je ne sais plus ; qu’importait l’heure ? Marceline était près de moi ; je m’étendis, posai sur ses genoux ma tête. Le chant de flûte coulait encore, cessait par instants, reprenait ; le bruit de l’eau… Par instants une chèvre bêlait. Je fermai les yeux ; je sentis se poser sur mon front la main fraîche de Marceline ; je sentais le soleil ardent doucement tamisé par les palmes ; je ne pensais à rien ; qu’importait la pensée ? je sentais extraordinairement.

Et par instants, un bruit nouveau ; j’ouvrais les yeux ; c’était le vent léger dans les palmes ; il ne descendait pas jusqu’à nous, n’agitait que les palmes hautes…


Le lendemain matin, dans ce même jardin, je revins avec Marceline ; le soir du même jour, j’y allai seul. Le chevrier qui jouait de la flûte était là. Je m’approchai de lui, lui parlai. Il se nommait Lossif, n’avait que douze ans, était beau. Il me dit le nom de ses chèvres, me dit que les canaux s’appellent séghias ; toutes ne coulent pas tous les jours, m’apprit-il ; l’eau, sagement et parcimonieusement répartie, satisfait à la soif des plantes, puis leur est aussitôt retirée. Au pied de chacun des palmiers, un étroit bassin est creusé qui tient l’eau pour abreuver l’arbre ; un ingénieux système d’écluses que l’enfant, en les faisant jouer, m’expliqua, maîtrise l’eau, l’amène où la soif est trop grande.

Le jour suivant, je vis un frère de Lossif : il était un peu plus âgé, moins beau ; il se nommait Lachmi. A l’aide de la sorte d’échelle que fait le long du fût la cicatrice des anciennes palmes coupées, il grimpa tout au haut d’un palmier étêté ; puis descendit agilement, laissant, sous son manteau flottant, voir une nudité dorée. Il rapportait du haut de l’arbre, dont on avait fauché la cime, une petite gourde de terre ; elle était appendue là-haut, près de la récente blessure, pour recueillir la sève du palmier dont on fait un vin doux qui plaît fort aux Arabes. Sur l’invite de Lachmi, j’y goûtai ; mais ce goût fade, âpre et sirupeux me déplut.

Les jours suivants, j’allai plus loin ; je vis d’autres jardins, d’autres bergers et d’autres chèvres. Ainsi que Marceline l’avait dit, ces jardins étaient tous pareils ; et pourtant chacun différait.

Parfois Marceline m’accompagnait encore ; mais, plus souvent, dès l’entrée des vergers, je la quittais, lui persuadant que j’étais las, que je voulais m’asseoir, qu’elle ne devait pas m’attendre, car elle avait besoin de marcher plus ; de sorte qu’elle achevait sans moi la promenade. Je restais auprès des enfants. Bientôt j’en connus un grand nombre ; je causais avec eux longuement ; j’apprenais leurs jeux, leur en indiquais d’autres, perdais au bouchon tous mes sous. Certains m’accompagnaient au loin (chaque jour j’allongeais mes marches), m’indiquaient, pour rentrer, un passage nouveau, se chargeaient de mon manteau et de mon châle quand parfois j’emportais les deux ; avant de les quitter, je leur distribuais des piécettes ; parfois ils me suivaient, toujours jouant, jusqu’à ma porte ; parfois enfin ils la passèrent.

Puis Marceline en amena de son côté. Elle amenait ceux de l’école, qu’elle encourageait au travail ; à la sortie des classes, les sages et les doux montaient ; ceux que moi j’amenais étaient autres ; mais des jeux les réunissaient. Nous eûmes soin d’avoir toujours prêts des sirops et des friandises. Bientôt d’autres vinrent d’eux-mêmes, même plus invités par nous. Je me souviens de chacun d’eux ; je les revois…