Il était tard déjà ; pas un bruit ; pas un souffle ; l’air même paraissait endormi. A peine, au loin, entendait-on les chiens arabes, qui, comme des chacals, glapissent tout le long de la nuit. Devant moi, la petite cour ; la muraille, en face de moi, y portait un pan d’ombre oblique ; les palmiers réguliers, sans plus de couleur ni de vie, semblaient immobilisés pour toujours… Mais on retrouve dans le sommeil encore une palpitation de vie, — ici rien ne semblait dormir ; tout semblait mort. Je m’épouvantai de ce calme ; et brusquement m’envahit de nouveau, comme pour protester, s’affirmer, se désoler dans le silence, le sentiment tragique de ma vie, si violent, douloureux presque, et si impétueux que j’en aurais crié, si j’avais pu crier comme les bêtes. Je pris ma main, je me souviens, ma main gauche dans ma main droite ; je voulus la porter à ma tête et le fis. Pourquoi ? pour m’affirmer que je vivais et trouver cela admirable. Je touchai mon front, mes paupières. Un frisson me saisit. Un jour viendra, pensai-je, un jour viendra où, même pour porter à mes lèvres, même l’eau dont j’aurai le plus soif, je n’aurai plus assez de forces… Je rentrai, mais ne me recouchai pas encore ; je voulais fixer cette nuit, en imposer le souvenir à ma pensée, la retenir ; indécis de ce que je ferais, je pris un livre sur ma table, — la Bible, — le laissai s’ouvrir au hasard ; penché dans la clarté de la lune, je pouvais lire ; je lus ces mots du Christ à Pierre, ces mots, hélas ! que je ne devais plus oublier : Maintenant tu te ceins toi-même et tu vas où tu veux aller ; mais quand tu seras vieux, tu étendras les mains… tu étendras les mains…

Le lendemain, à l’aube, nous partîmes.

VI

Je ne parlerai pas de chaque étape du voyage. Certaines n’ont laissé qu’un souvenir confus ; ma santé, tantôt meilleure et tantôt pire, chancelait encore au vent froid, s’inquiétait de l’ombre d’un nuage, et mon état nerveux amenait des troubles fréquents ; mais mes poumons, du moins, se guérissaient. Chaque rechute était moins longue et sérieuse ; son attaque était aussi vive, mais mon corps devenait contre elle mieux armé.

Nous avions, de Tunis, gagné Malte, puis Syracuse ; je rentrais sur la classique terre dont le langage et le passé m’étaient connus. Depuis le début de mon mal, j’avais vécu sans examen, sans loi, m’appliquant simplement à vivre, comme fait l’animal ou l’enfant. Moins absorbé par le mal à présent, ma vie redevenait certaine et consciente. Après cette longue agonie, j’avais cru renaître le même et rattacher bientôt mon présent au passé ; en pleine nouveauté d’une terre inconnue, je pouvais ainsi m’abuser ; ici, plus ; tout m’y apprenait ce qui me surprenait encore : j’étais changé.

Quand, à Syracuse et plus loin, je voulus reprendre mes études, me replonger, comme jadis dans l’examen minutieux du passé, je découvris que quelque chose en avait, pour moi, sinon supprimé, du moins modifié le goût ; c’était le sentiment du présent. L’histoire du passé prenait maintenant à mes yeux cette immobilité, cette fixité terrifiante des ombres nocturnes dans la petite cour de Biskra, l’immobilité de la mort. Avant je me plaisais à cette fixité même qui permettait la précision de mon esprit ; tous les faits de l’histoire m’apparaissaient comme les pièces d’un musée, ou mieux les plantes d’un herbier, dont la sécheresse définitive m’aidât à oublier qu’un jour, riches de sève, elles avaient vécu sous le soleil. A présent, si je pouvais me plaire encore dans l’histoire, c’était en l’imaginant au présent. Les grands faits politiques devaient donc m’émouvoir beaucoup moins que l’émotion renaissante en moi des poètes, ou de certains hommes d’action. A Syracuse, je relus Théocrite, et songeai que ses bergers au beau nom étaient ceux mêmes que j’avais aimés à Biskra.

Mon érudition, qui s’éveillait à chaque pas, m’encombrait, empêchant ma joie. Je ne pouvais voir un théâtre grec, un temple, sans aussitôt le reconstruire abstraitement. A chaque fête antique, la ruine qui restait en son lieu me faisait me désoler qu’elle fût morte ; et j’avais horreur de la mort.

J’en vins à fuir les ruines, à préférer aux plus beaux monuments du passé ces jardins bas qu’on appelle les Latomies, où les citrons ont l’acide douceur des oranges, et les rives de la Cyané qui, dans les papyrus, coule encore aussi bleue que le jour où ce fut pour pleurer Proserpine.

J’en vins à mépriser en moi cette science qui d’abord faisait mon orgueil ; ces études, qui d’abord étaient toute ma vie, ne me paraissaient plus avoir qu’un rapport tout accidentel et conventionnel avec moi. Je me découvrais autre et j’existais, ô joie ! en dehors d’elles. En tant que spécialiste, je m’apparus stupide. En tant qu’homme, me connaissais-je ? je naissais seulement à peine et ne pouvais déjà savoir quel je naissais. Voilà ce qu’il fallait apprendre.

Pour celui que l’aile de la mort a touché, ce qui paraissait important ne l’est plus ; d’autres choses le sont, qui ne paraissaient pas importantes, ou qu’on ne savait même pas exister. L’amas sur notre esprit de toutes connaissances acquises s’écaille comme un fard et, par places, laisse voir à nu la chair même, l’être authentique qui se cachait.