— Mais nous nous reverrons avant, lui dis-je, un peu surpris.
— Non. Durant ces quinze jours, je n’y serai plus pour personne, et ne serai même pas à Paris. Demain je pars pour Budapest ; dans six jours je dois être à Rome. Ici et là sont des amis que je veux embrasser avant de quitter l’Europe. Un autre m’attend à Madrid.
— C’est entendu, je passerai cette nuit de veille avec vous.
— Et nous boirons du vin de Chiraz, dit Ménalque.
Quelques jours après cette soirée, Marceline commença d’aller moins bien. J’ai déjà dit qu’elle était souvent fatiguée ; mais elle évitait de se plaindre, et comme j’attribuais à son état cette fatigue, je la croyais très naturelle et j’évitais de m’inquiéter. Un vieux médecin assez sot, ou insuffisamment renseigné, nous avait tout d’abord rassurés à l’excès. Cependant des troubles nouveaux, accompagnés de fièvre, me décidèrent à appeler le Docteur Tr. qui passait alors pour le plus avisé spécialiste. Il s’étonna que je ne l’eusse pas appelé plus tôt, et prescrivit un régime strict que, depuis quelque temps déjà, elle eût dû suivre. Par un très imprudent courage, Marceline s’était jusqu’à ce jour surmenée ; jusqu’à la délivrance, qu’on attendait vers la fin de janvier, elle devait garder la chaise longue. Sans doute un peu inquiète et plus dolente qu’elle ne voulait l’avouer, Marceline se plia très doucement aux prescriptions les plus gênantes ; une sorte de résignation religieuse rompit la volonté qui la soutenait jusqu’alors, de sorte que son état empira brusquement durant les quelques jours qui suivirent.
Je l’entourai de plus de soins encore et la rassurai de mon mieux, me servant des paroles mêmes de Tr. qui ne voyait en son état rien de bien grave ; mais la violence de ses craintes finit par m’alarmer à mon tour. Ah ! combien dangereusement déjà notre bonheur se reposait sur l’espérance ! et de quel futur incertain ! Moi qui d’abord ne trouvais de goût qu’au passé, la subite saveur de l’instant m’a pu griser un jour, pensai-je, mais le futur désenchante l’heure présente, plus encore que le présent ne désenchanta le passé ; et depuis notre nuit de Sorrente, déjà tout mon amour, toute ma vie se projettent sur l’avenir.
Cependant le soir vint que j’avais promis à Ménalque ; et malgré mon ennui d’abandonner toute une nuit d’hiver Marceline, je lui fis accepter de mon mieux la solennité du rendez-vous, la gravité de ma promesse. Marceline allait un peu mieux ce soir-là, et pourtant j’étais inquiet ; une garde me remplaça près d’elle. Mais, sitôt dans la rue, mon inquiétude prit une force nouvelle ; je la repoussai, luttai contre elle, m’irritant contre moi de ne pas mieux m’en libérer. Je parvins ainsi peu à peu à un état de surtension, d’exaltation singulière, très différente et très proche à la fois de l’inquiétude douloureuse qui l’avait fait naître, mais plus proche encore du bonheur. Il était tard ; je marchais à grands pas ; la neige commença de tomber abondante ; j’étais heureux de respirer enfin un air plus vif, de lutter contre le froid, heureux contre le vent, la nuit, la neige ; je savourais mon énergie.
Ménalque, qui m’entendit venir, parut sur le palier de l’escalier. Il m’attendait sans patience. Il était pâle et paraissait un peu crispé. Il me débarrassa de mon manteau, et me força de changer mes bottes mouillées contre de molles pantoufles persanes. Sur un guéridon, près du feu, étaient posées des friandises. Deux lampes éclairaient la pièce, moins que ne le faisait le foyer. Ménalque, dès l’abord, s’informa de la santé de Marceline. Pour simplifier, je répondis qu’elle allait très bien.
— Votre enfant, vous l’attendez bientôt ? reprit-il.