Il eut un triste haussement d’épaules. — Sans plus savoir ce que je faisais, je me jetai contre le lit, en sanglotant. Ah ! subit avenir ! Le terrain cédait brusquement sous mon pas ; devant moi n’était plus qu’un trou vide où je trébuchais tout entier.

Ici tout se confond en un ténébreux souvenir. Pourtant Marceline sembla d’abord assez vite se remettre. Les vacances du début de l’année me laissant un peu de répit, je pus passer près d’elle presque toutes les heures du jour. Près d’elle je lisais, j’écrivais, ou lui faisais doucement la lecture. Je ne sortais jamais sans lui rapporter quelques fleurs. Je me souvenais des tendres soins dont elle m’avait entouré alors que moi j’étais malade, et l’entourais de tant d’amour que parfois elle en souriait, comme heureuse. Pas un mot ne fut échangé au sujet du triste accident qui meurtrissait nos espérances.

Puis la phlébite se déclara : et quand elle commença de décliner, une embolie, soudain, mit Marceline entre la vie et la mort. C’était la nuit ; je me revois penché sur elle, sentant, avec le sien, mon cœur s’arrêter ou revivre. Que de nuits la veillai-je ainsi ! le regard obstinément fixé sur elle, espérant, à force d’amour, insinuer un peu de ma vie en la sienne. Et si je ne songeais plus beaucoup au bonheur, ma seule triste joie était de voir parfois sourire Marceline.

Mon cours avait repris. Où trouvai-je la force de préparer mes leçons, de les dire ? Mon souvenir se perd et je ne sais comment se succédèrent les semaines. Pourtant un petit fait que je veux vous redire :

C’est un matin, peu de temps après l’embolie ; je suis auprès de Marceline ; elle semble aller un peu mieux, mais la plus grande immobilité lui est encore prescrite ; elle ne doit même pas remuer les bras. Je me penche pour la faire boire, et lorsqu’elle a bu et que je suis encore penché près d’elle, d’une voix que son trouble rend plus faible encore, elle me prie d’ouvrir un coffret que son regard me désigne ; il est là, sur la table ; je l’ouvre ; il est plein de rubans, de chiffons, de petits bijoux sans valeur. Que veut-elle ? J’apporte près du lit la boîte ; je sors un à un chaque objet. Est-ce ceci ? cela ?… Non ; pas encore ; et je la sens qui s’inquiète un peu. — Ah ! Marceline ! c’est ce petit chapelet que tu veux ! Elle s’efforce de sourire.

— Tu crains donc que je ne te soigne pas assez ?

— Oh ! mon ami ! murmure-t-elle. — Et je me souviens de notre conversation de Biskra, de son craintif reproche en m’entendant repousser ce qu’elle appelle « l’aide de Dieu ». Je reprends un peu rudement :

— J’ai bien guéri tout seul.

— J’ai tant prié pour toi, répond-elle. Elle dit cela tendrement, tristement ; je sens dans son regard une anxiété suppliante. Je prends le chapelet et le glisse dans sa main affaiblie qui repose sur le drap, contre elle. Un regard chargé de larmes et d’amour me récompense, mais auquel je ne puis répondre ; un instant encore je m’attarde, ne sais que faire, suis gêné ; enfin, n’y tenant plus :

— Adieu, lui dis-je ; et je quitte la chambre, hostile, et comme si l’on m’en avait chassé.