La pauvreté de l’homme est esclave ; pour manger, elle accepte un travail sans plaisir ; tout travail qui n’est pas joyeux est détestable, pensais-je, et je payais le repos de plusieurs. Je disais : — Ne travaille donc pas : ça t’ennuie. Je rêvais pour chacun ce loisir sans lequel ne peut s’épanouir aucune nouveauté, aucun vice, aucun art.

Marceline ne se méprenait pas sur ma pensée ; quand je revenais du vieux port, je ne lui cachais pas quels tristes gens m’y entouraient. Tout est dans l’homme. Marceline entrevoyait bien ce que je m’acharnais à découvrir ; et comme je lui reprochais de croire trop souvent à des vertus qu’elle inventait à mesure en chaque être :

— Vous, vous n’êtes content, me dit-elle, que quand vous leur avez fait montrer quelque vice. Ne comprenez-vous pas que notre regard développe, exagère en chacun le point sur lequel il s’attache, et que nous le faisons devenir ce que nous prétendons qu’il est ?

J’eusse voulu qu’elle n’eût pas raison, mais devais bien m’avouer qu’en chaque être, le pire instinct me paraissait le plus sincère. Puis, qu’appelais-je sincérité ?


Nous quittâmes enfin Syracuse. Le souvenir et le désir du Sud m’obsédait. Sur mer, Marceline alla mieux… Je revois le ton de la mer. Elle est si calme que le sillage du navire semble y durer. J’entends les bruits d’égouttement, les bruits liquides ; le lavage du pont, et sur les planches le claquement des pieds nus des laveurs. Je revois Malte toute blanche ; l’approche de Tunis… Comme je suis changé !

Il fait chaud. Il fait beau. Tout est splendide. Ah ! je voudrais qu’en chaque phrase, ici, toute une moisson de volupté se distille. En vain chercherais-je à présent à imposer à mon récit plus d’ordre qu’il n’y en eut dans ma vie. Assez longtemps j’ai cherché de vous dire comment je devins qui je suis. Ah ! désembarrasser mon esprit de cette insupportable logique !… Je ne sens rien que de noble en moi.

Tunis. Lumière plus abondante que forte. L’ombre en est encore remplie. L’air lui-même semble un fluide lumineux où tout baigne, où l’on plonge, où l’on nage. Cette terre de volupté satisfait mais n’apaise pas le désir, et toute satisfaction l’exalte.

Terre en vacance d’œuvres d’art. Je méprise ceux qui ne savent reconnaître la beauté que transcrite déjà et toute interprétée. Le peuple arabe a ceci d’admirable que, son art, il le vit, il le chante et le dissipe au jour le jour ; il ne le fixe point et ne l’embaume en aucune œuvre. C’est la cause et l’effet de l’absence de grands artistes. J’ai toujours cru les grands artistes ceux qui osent donner droit de beauté à des choses si naturelles qu’elles font dire après à qui les voit : « Comment n’avais-je pas compris jusqu’alors que cela aussi était beau ?… »

A Kairouan, que je ne connaissais pas encore, et où j’allai sans Marceline, la nuit était très belle. Au moment de rentrer dormir à l’hôtel, je me souvins d’un groupe d’Arabes couchés en plein air sur les nattes d’un petit café. Je m’en fus dormir tout contre eux. Je revins couvert de vermine.