C’est de cette dernière partie du voyage, pourtant si proche encore, que je me souviens le moins bien. Impossible, à présent, de revoir les paysages du second jour et ce que je fis d’abord à Touggourt. Mais ce dont je me souviens encore, c’est quelles étaient mon impatience et ma précipitation.
Il avait fait très froid le matin. Vers le soir, un simoun ardent s’élève. Marceline, exténuée par le voyage, s’est couchée sitôt arrivée. J’espérais trouver un hôtel un peu plus confortable ; notre chambre est affreuse ; le sable, le soleil et les mouches ont tout terni, tout sali, défraîchi. N’ayant presque rien mangé depuis l’aurore, je fais servir aussitôt le repas ; mais tout paraît mauvais à Marceline et je ne peux la décider à rien prendre. Nous avons emporté de quoi faire du thé. Je m’occupe à ces soins dérisoires. Nous nous contentons, pour dîner, de quelques gâteaux secs et de ce thé, auquel l’eau salée du pays a donné son goût détestable.
Par un dernier semblant de vertu, je reste jusqu’au soir auprès d’elle. Et soudain je me sens comme à bout de forces moi-même. O goût de cendres ! O lassitude ! Tristesse du surhumain effort ! J’ose à peine la regarder ; je sais trop que mes yeux, au lieu de chercher son regard, iront affreusement se fixer sur les trous noirs de ses narines ; l’expression de son visage souffrant est atroce. Elle non plus ne me regarde pas. Je sens, comme si je la touchais, son angoisse. Elle tousse beaucoup ; puis s’endort. Par moments, un frisson brusque la secoue.
La nuit pourrait être mauvaise et, avant qu’il ne soit trop tard, je veux savoir à qui je pourrais m’adresser. Je sors. Devant la porte de l’hôtel, la place de Touggourt, les rues, l’atmosphère même est étrange au point de me faire croire que ce n’est pas moi qui les vois. Après quelques instants je rentre. Marceline dort tranquillement. Je m’effrayais à tort ; sur cette terre bizarre, on suppose un péril partout ; c’est absurde. Et, suffisamment rassuré, je ressors.
Étrange animation nocturne sur la place ; circulation silencieuse ; glissement clandestin des burnous blancs. Le vent déchire par instants des lambeaux de musique étrange et les apporte je ne sais d’où. Quelqu’un vient à moi… C’est Moktir. Il m’attendait, dit-il, et pensait bien que je ressortirais. Il rit. Il connaît bien Touggourt, y vient souvent et sait où il m’emmène. Je me laisse entraîner par lui.
Nous marchons dans la nuit ; nous entrons dans un café maure ; c’est de là que venait la musique. Des femmes arabes y dansent — si l’on peut appeler une danse ce monotone glissement. — Une d’elles me prend par la main ; je la suis ; c’est la maîtresse de Moktir ; il accompagne. Nous entrons tous les trois dans l’étroite et profonde chambre où l’unique meuble est un lit ; un lit très bas, sur lequel on s’assied. Un lapin blanc, enfermé dans la chambre, s’effarouche d’abord, puis s’apprivoise et vient manger dans la main de Moktir. On nous apporte du café. Puis, tandis que Moktir joue avec le lapin, cette femme m’attire à elle, et je me laisse aller à elle comme on s’abandonne au sommeil.
Ah ! je pourrais ici feindre ou me taire ; mais que m’importe à moi ce récit, s’il cesse d’être véritable ?
Je retourne seul à l’hôtel, Moktir restant là-bas pour la nuit. Il est tard. Il souffle un sirocco aride ; c’est un vent tout chargé de sable, et torride malgré la nuit ; un vent de fièvre qui aveugle et fauche les jarrets ; mais j’ai soudain trop hâte de rentrer, et c’est presque en courant que je reviens. Elle s’est réveillée peut-être ; peut-être a-t-elle besoin de moi ?… Non ; la croisée de la chambre est sombre ; elle dort. J’attends un court répit du vent pour ouvrir ; j’entre très doucement dans le noir. — Quel est ce bruit ?… Je ne reconnais pas sa toux… Est-ce bien elle ?… J’allume…
Marceline est assise à moitié sur son lit ; un de ses maigres bras se cramponne aux barreaux du lit, la tient dressée ; ses draps, ses mains, sa chemise, sont inondés d’un flot de sang ; son visage en est tout sali ; ses yeux sont hideusement agrandis ; et n’importe quel cri d’agonie m’épouvanterait moins que son silence. Je cherche sur son visage transpirant une petite place où poser un affreux baiser ; le goût de sa sueur me reste aux lèvres. Je lave et rafraîchis son front, ses joues. Contre le lit, quelque chose de dur sous mon pied : je me baisse, et ramasse le petit chapelet qu’elle réclamait naguère à Paris, et qu’elle a laissé tomber ; je le passe à sa main ouverte, mais sa main aussitôt s’abaisse et le laisse tomber de nouveau. Je ne sais que faire ; je voudrais demander du secours… Sa main s’accroche à moi désespérément, me retient ; ah ! croit-elle donc que je veux la quitter ? Elle me dit :
— Oh ! tu peux bien attendre encore. Elle voit que je veux parler :