Ainsi donc, celle à qui j’attachais ma vie avait sa vie propre et réelle ! L’importance de cette pensée m’éveilla plusieurs fois cette nuit ; plusieurs fois je me dressai sur ma couchette pour voir, sur l’autre couchette plus bas, Marceline, ma femme, dormir.
Le lendemain, le ciel était splendide ; la mer calme à peu près. Quelques conversations point pressées diminuèrent encore notre gêne. Le mariage vraiment commençait. Au matin du dernier jour d’octobre, nous débarquâmes à Tunis.
Mon intention était de n’y rester que peu de jours. Je vous confesserai ma sottise : rien dans ce pays neuf ne m’attirait que Carthage et quelques ruines romaines : Timgat, dont Octave m’avait parlé, les mosaïques de Sousse et surtout l’amphithéâtre d’El Djem, où je me proposais de courir sans tarder. Il fallait d’abord gagner Sousse, puis de Sousse prendre la voiture des postes ; je voulais que rien d’ici là ne fût digne de m’occuper.
Pourtant Tunis me surprit fort. Au toucher de nouvelles sensations s’émouvaient telles parties de moi, des facultés endormies qui, n’ayant pas encore servi, avaient gardé toute leur mystérieuse jeunesse. J’étais plus étonné, ahuri, qu’amusé, et ce qui me plaisait surtout, c’était la joie de Marceline.
Ma fatigue cependant devenait chaque jour plus grande ; mais j’eusse trouvé honteux d’y céder. Je toussais et sentais au haut de la poitrine un trouble étrange. Nous allons vers le sud, pensai-je ; la chaleur me remettra.
La diligence de Sfax quitte Sousse le soir à huit heures ; elle traverse El Djem à une heure du matin. Nous avions retenu les places du coupé. Je m’attendais à trouver une guimbarde inconfortable ; nous étions au contraire assez commodément installés. Mais le froid !… Par quelle puérile confiance en la douceur d’air du Midi, légèrement vêtus tous deux, n’avions-nous emporté qu’un châle ? Sitôt sortis de Sousse et de l’abri de ses collines, le vent commença de souffler. Il faisait de grands bonds sur la plaine, hurlait, sifflait, entrait par chaque fente des portières ; rien ne pouvait en préserver. Nous arrivâmes tout transis, moi, de plus, exténué par les cahots de la voiture, et par une horrible toux qui me secouait encore plus. Quelle nuit ! — Arrivés à El Djem, pas d’auberge ; un affreux bordj en tenait lieu : que faire ? La diligence repartait. Le village était endormi ; dans la nuit qui paraissait immense, on entrevoyait vaguement la masse informe des ruines ; des chiens hurlaient. Nous rentrâmes dans une salle terreuse où deux lits misérables étaient dressés. Marceline tremblait de froid, mais là du moins le vent ne nous atteignait plus.
Le lendemain fut un jour morne. Nous fûmes surpris, en sortant, de voir un ciel uniformément gris. Le vent soufflait toujours, mais moins impétueusement que la veille. La diligence ne devait repasser que le soir… Ce fut, vous dis-je, un jour lugubre. L’amphithéâtre, en quelques instants parcouru, me déçut ; même il me parut laid, sous ce ciel terne. Peut-être ma fatigue aidait-elle, augmentait-elle mon ennui. Vers le milieu du jour, par désœuvrement, j’y revins, cherchant en vain quelques inscriptions sur les pierres. Marceline, à l’abri du vent, lisait un livre anglais qu’elle avait par bonheur emporté. Je revins m’asseoir auprès d’elle.
— Quel triste jour ! Tu ne t’ennuies pas trop ? lui dis-je.
— Non, tu vois : je lis.