ULYSSE

Tiens ! l’enfant t’écoutait !…

PHILOCTÈTE

Je ne sais plus parler.

ULYSSE (se lève.)

Je te laisse un instant rechercher ta pensée. A bientôt, Philoctète. — Mais, dis : il n’est point captivité si dure, qu’elle n’ait tel repos, tel oubli, tel répit ?…

PHILOCTÈTE

En effet, Ulysse ; un jour, un oiseau tomba, que j’avais tiré, que ma flèche n’avait que blessé, que j’espérai faire revivre. Mais comment garder cette émotion aérienne et qui volait, au ras de cette terre ardue où le froid donne à l’eau même, gelée, la forme de mes logiques pensées. L’oiseau mourut ; je l’ai vu mourir en une heure ; pour l’échauffer encore, je l’étouffais de baisers et d’haleines. Il est mort du besoin de voler…

Même, il me semble, cher Ulysse, que le torrent de poésie, sitôt quitté mes lèvres, se glace, et meurt de ne pouvoir se propager, et que se réduit toujours plus l’infime flamme qui l’anime. Bientôt, vivant toujours, je serai tout abstrait. Le froid m’envahit, cher Ulysse, et je m’épouvante à présent, car j’y trouve, et dans sa rigueur même, une beauté.

Je marche sûrement sur les choses et sur les fluides durcis. Sans plus rêver jamais, je pense. Je ne goûte plus d’espérance, et pour cela ne suis plus jamais enivré. Quand ici, où tout est pierre dure, je pose quoi… fût-ce une graine, je la retrouve, longtemps après, la même ; elle n’a jamais germiné. Ici, rien ne devient, Ulysse : tout est, demeure. Enfin, l’on peut ici spéculer ! — J’ai gardé l’oiseau mort ; le voici ; l’air trop froid l’empêche à jamais de pourrir. Et mes actes, Ulysse, et mes paroles, comme gelées, permanent, m’entourent comme un cercle de roches posées. Et les retrouvant là, chaque jour, toute passion se tait, je sens la Vérité toujours plus — et je voudrais mes actions de même toujours plus solides et plus belles ; vraies, pures, cristallines, belles, belles, Ulysse, comme ces cristaux de clair givre, où, si le soleil paraissait, le soleil tout entier paraîtrait au travers. Je ne veux empêcher aucun rayon de Zeus ; qu’il me traverse, Ulysse, comme un prisme, et que cette lumière réfractée fasse mes actes adorables. Je voudrais parvenir à la plus grande transparence, à la suppression de mon opacité, et que, me regardant agir, toi-même sentes la lumière…