O ! prophète fais connaître tout ce qui est descendu sur toi à cause de ton Prince, car si tu ne le fais pas, tu n’as pas rempli son message.
Le Koran, V, 71.
Qu’êtes-vous allés voir au désert ? Un roseau secoué par le vent ? — Mais qu’êtes-vous donc allés voir ? Un homme couvert d’habits précieux ? — Mais qu’êtes-vous donc allés voir ? Un prophète ? — Oui, vous dis-je, et plus qu’un prophète…
Mathieu, XI, 7-9.
El Hadj a paru dans le second numéro du Centaure, en septembre 1897.
Maintenant que près du soleil couchant les minarets aimés réapparaissent, de la ville enfin regagnée ; que le peuple épuisé rit de désirs et vers elle se précipite… Allah ! ma tâche est-elle terminée ? Ce n’est plus ma voix qui les guide.
Ah ! qu’ils puissent crier d’amour ce soir au seuil de leur maison, puisque leur repos s’y retrouve ! — je veux m’attarder au désert. — Mon secret je l’ai tu durant les jours et les nuits ; j’ai porté sans appui le fardeau de mon épouvantable mensonge, et j’ai fait semblant jusqu’au bout ; de peur que ne cherchant un but en vain à notre longue errance, n’en trouvant point ils ne s’abandonnassent aux douleurs et ne pussent plus avancer.
Maintenant, parlons ! je suis seul. Mais de désespoir que crierai-je ?
Car je sais maintenant qu’il y a des prophètes, cachant pendant le jour aux peuples qu’ils conduisent l’inquiétude, hélas ! et l’égarement de leur âme, simulant leur ferveur passée pour dissimuler qu’elle est morte — qui sanglotent quand vient la nuit, quand ils se retrouvent tout seuls — et ne sont éclairés plus qu’à peine par les étoiles innombrées et par la trop lointaine Idée, peut-être — à qui pourtant ils ont cessé de croire.
Mais vous, prince, vous êtes bien mort ; moi-même je vous ai couché dans la mobilité des sables ; le vent a soufflé ; les sables ont coulé comme les vagues des grands fleuves, et qui sait à présent le lieu de votre errante sépulture ? — Est-ce vous qui meniez votre peuple au désert ? — Ou étiez-vous mené vous-même par quelque autre ? Qu’avez-vous rencontré dans la plaine ? — Il n’y a rien. N’est-ce pas que vous n’avez rien vu dans la plaine ? Mais vous alliez plus loin sans la mort. — Prince, j’ai ramené le peuple de la plaine.
Certes je ne me croyais pas prophète, d’abord ; je ne me sentais pas né pour cela. Je n’étais qu’un conteur des places, El Hadj, et l’on m’a pris parce que je savais des chansons. On m’a dit que j’avais ce signe sur le dos, par quoi Dieu marque ses apôtres ; mais je n’en étais pas averti ; je n’aurais point sinon quitté la ville ; par peur de Dieu, je ne les aurais point suivis. Mais pouvais-je supposer mon histoire ? Prophète ; c’est aux autres seuls que j’ai prédit. — On partait en troupe pressée, on ne savait ni pour quoi, ni pour où. Ils me payèrent afin de les distraire ; ainsi je me joignis à eux ; je leur chantais des chants d’amour dans l’ennui de la longue route et pleurais avec eux les femmes que nous n’avions pas emmenées ; ainsi je me fis aimer d’eux. Nous avancions vers le désert. Devant nous cheminait le prince, porté sur une litière fermée ; nul de nous ne pouvait le voir. La nuit il dormait seul sous sa tente et nul de nous n’en approchait ; des esclaves muets en protégeaient la solitude. Comment nous traînait-il à sa suite ? C’était une mystérieuse dépendance ; on eût dit que sa décision s’imposait immédiatement sur nous tous. Car nul ne transmettait de lui nul ordre ; nous n’avions d’autres chefs que lui et qui gardait toujours le silence ; ou peut-être parlait-il à ses porteurs, mais sa voix ne nous était jamais parvenue. De sorte que tous semblions suivre lui qui ne paraissait pas guider. Mais c’était une chose étrange, et je m’en étonnai dès lors, que notre marche semblât prévue et la route déjà précisée, comme si, passant avant nous, d’autres l’avaient déjà tracée. Nous n’étonnions rien sur la route, et dans les villes approchées, tant aisément l’on nous trouvait des vivres et tant l’on nous admirait peu, il semblait que l’attente de nous, nous avait déjà précédés. Pourtant l’on voyait bien que nous n’étions pas de ces caravanes marchandes qui repassent de ville en ville et que l’on a coutume de recevoir. L’on nous eût pris plutôt pour une troupe belliqueuse, si nous avions porté plus d’armes — mais même avant d’avoir compris notre intention pacifique, de loin encore aucun ne s’effrayait.
Dès quitté les états du prince, par façon, nous ne campâmes plus dans les villes, mais au pied de leurs murs et du côté de l’orient. Quand la ville était entourée d’oasis nous n’entrions plus sous les arbres sitôt que le jour se closait. Il y régnait une fraîcheur pernicieuse ; nous campions à la limite des jardins, et notre âme s’accoutumait à n’avoir devant soi qu’une interminable étendue.
Parfois dans ces jardins, avant la fin du jour, je marchais, accompagnant nos envoyés chercher des provisions sur les places, où à peine si les vendeurs nous questionnaient ; d’ailleurs nous cessâmes bientôt de comprendre aisément leur langue ; c’était la nôtre encore, mais trop différemment prononcée. Et qu’eussions-nous pu leur répondre ? Sinon que nous venions d’une capitale du Sud, et que par notre longue marche vers le Nord, nous voyions chaque jour le pays devenir plus vaste et désert. Parfois, plus pour les nôtres que pour ces étrangers qui me comprenaient mal, et que pour les petits enfants qui, lorsque notre camp n’était pas trop distant de leur ville, nous y suivaient et restaient dans le soir, silencieux ou chuchotant autour de nos feux de broussailles, mais que ni notre appareil de voyage, ni les étoffes richement brodées pendant au cou des dromadaires ne paraissaient étonner beaucoup plus que pour s’en assurer du bout des doigts, — je chantais et prolongeais mon chant dans la nuit jusqu’à l’approche du sommeil :