La fuite du temps entraîne tout ce qui s'attachait à lui; c'est hors du temps que pose l'ancre; assuré contre les dérives, depuis longtemps Mallarmé s'était immobilisé hors du monde; voilà pourquoi, ne recevant plus aucun aliment du dehors, son œuvre tout abstraite, jaillissante de soi et ne se servant plus du monde que comme d'un moyen représentatif, peut paraître vaine tout entière à qui cherche ses rapports avec «son temps»—mais s'illumine tout entière à qui veut bien la pénétrer intimement, lentement, pas à pas, comme on entre dans le système clos d'un Spinoza, d'un Laplace, ou dans une géométrie[3].
Il importe que nous puissions avoir bientôt une édition complète des œuvres de Stéphane Mallarmé. A part quelques poèmes admirables isolément (presque tous d'une ancienne époque), l'œuvre de Mallarmé demande, pour être comprise, une très lente et progressive initiation. Les derniers écrits déconcertent ceux qui n'y sont pas parvenus par l'étude des précédents. Les mots n'y révèlent qu'à l'étude très attentive l'effrayante densité que leur laisse la méditation intérieure, et comme ils ne valent plus ni par pittoresque ni par pathétique direct, mais seulement par cela, tout échappe à l'impatient qui veut que l'écrit parle vite; il ne tient plus rien devant lui,—rien qu'un peu de noir sur du blanc: «Words! words! words!»
Mais l'attention qu'on refuse aux vivants, on l'accorde plus volontiers aux morts.
Nous ne nous flattons pas, certes, d'avoir «compris» tout Mallarmé. Bien des passages restent à l'étude. Puis notre esprit souvent se rebute, refuse de pourchasser plus longtemps une pensée si différente de la sienne;—(car il semble souvent que le secret ici ne se livre que comme récompense d'une poursuite très assidue). Mais je sais que jamais la poursuite ne fut vaine, et que, plus elle fut patiente, plus le repos, après, dans la contemplation de cette imagination pure et belle, fut profond, joyeux, fécond, plein de délices.
J'avoue par contre l'irritation que me causent certains pseudo-admirateurs du poète, qui vraiment «comprennent» avec une facilité qui fait croire plus à la légèreté de leur esprit qu'à sa force. Ceux-là, d'ordinaire écrivains eux-mêmes, non contents de comprendre, imitent. Un Mallarmé subit revit en eux.—Pour l'un d'eux Mallarmé eut une ironie très douce et à peine attristée, si discrète que celui qui me la rapportait, l'auteur même à qui furent dites ces paroles, les répétait comme un éloge: «Ce que j'admire surtout ici, disait le Maître, c'est que, ce que j'ai mis trente ans à chercher, vous, avec vos vingt ans, en un an l'ayez découvert.»
Imiter Mallarmé, c'est folie!—Tout au plus pourrait-on, pour d'autres résultats, employer sa patiente méthode, mais imiter le résultat de cette méthode dans la bizarrerie extérieure qu'elle lui doit parfois, c'est aussi sot que de se promener en scaphandre dans les rues, ou d'écrire à l'envers sous prétexte qu'on admire les manuscrits du Vinci. Mallarmé, sous ce rapport, fit beaucoup de bien et beaucoup de mal, comme fait toujours tout puissant esprit. Beaucoup de bien, parce qu'il désigna certains sots plagiaires à une risée méritée; beaucoup de mal parce que l'autorité de ce magique esprit, son despotisme involontaire, d'autant plus redoutable qu'il était plus voilé de douceur, put incliner quelques esprits non négligeables, mais trop flexibles, ou trop jeunes, pas assez formés, les plier en des postures peu sincères, leur faire adopter une syntaxe, une manière d'écrire qui supposait et que nécessitait une méthode, mais qui sans elle n'était plus que manière et que pure affectation.
Comment en eût-il été autrement? Ceux qui viendront, ceux qui sont venus depuis trois ans ne peuvent assez se rendre compte de la déconvenue qui attendait un jeune esprit avide d'art et des émotions de l'esprit à son entrée dans la «Société littéraire» d'alors. Renan, Leconte de Lisle et Banville étaient morts; Rimbaud perdu; Verlaine hagard, impossible à saisir; la conversation de Heredia, toute de verve, nourrissait peu: Sully-Prudhomme se méprenait; certaine méprisante infatuation empêchait de reconnaître en Moréas ses qualités de vrai poète; Régnier, Griffin naissaient à peine... Auprès de qui aller? Qui admirer, grands dieux?
—On entrait chez Mallarmé; c'était le soir; on trouvait là d'abord enfin un grand silence; à la porte, tous les bruits de la rue mouraient; Mallarmé commençait à parler d'une voix douce, musicale, inoubliable,—hélas! à jamais étouffée. Chose étrange: il pensait avant de parler!
Et pour la première fois, près de lui, on sentait, on touchait la réalité de la pensée: ce que nous cherchions, ce que nous voulions, ce que nous adorions dans la vie, existait; un homme, ici, avait tout sacrifié à cela.
Pour Mallarmé, la littérature était le but, oui la fin même de la vie; on la sentait ici, authentique et réelle. Pour y sacrifier tout comme il fit, il fallait bien y croire uniquement. Je ne pense pas qu'il y ait, dans notre histoire littéraire, exemple de plus intransigeante conviction.