—«Le public est tellement terrible qu'il ne connaît jamais un homme que par la dernière chose qu'il a faite. Si je revenais à Paris maintenant, on ne voudrait voir en moi que le ... condamné. Je ne veux pas reparaître avant d'avoir écrit un drame. Il faut jusque-là qu'on me laisse tranquille.»—Et il ajoute brusquement:—«N'est-ce pas que j'ai bien fait de venir ici? Mes amis voulaient que j'aille dans le Midi pour me reposer; parce que, au commencement, j'étais très fatigué. Mais je leur ai demandé de chercher pour moi, dans le Nord de la France, une très petite plage, où je ne voie personne, où il fasse bien froid, où il n'y ait presque jamais de soleil... Oh! n'est-ce pas que j'ai bien fait de venir habiter à Berneval? (Dehors il faisait un temps épouvantable.)
»Ici tout le monde est très bon pour moi. Le curé surtout. J'aime tellement la petite église! Croiriez-vous qu'elle s'appelle Notre-Dame de Liesse! Aoh! n'est-ce pas que c'est charmant?—Et maintenant je sais que je ne vais plus jamais pouvoir quitter Berneval, parce que le curé m'a offert ce matin une stalle perpétuelle dans le chœur!
»Et les douaniers! Ils s'ennuyaient tellement, ici! alors je leur ai demandé s'ils n'avaient rien à lire; et maintenant je leur apporte tous les romans de Dumas père... N'est-ce pas qu'il faut que je reste ici?
»Et les enfants! aoh! ils m'adorent! Le jour du jubilé de la reine, j'ai donné une grande fête, un grand dîner, où j'avais quarante enfants de l'école—tous! tous! avec le maître! pour fêter la reine! N'est-ce pas que c'est absolument charmant?... Vous savez que j'aime beaucoup la reine. J'ai toujours son portrait avec moi.»—Et il me montre, épinglé au mur, le portrait caricatural de Nicholson.
Je me lève pour le regarder; une petite bibliothèque est auprès; je regarde un instant les livres. Je voudrais amener Wilde à me parler plus gravement. Je me rassieds, et avec un peu de crainte je lui demande s'il a lu les Souvenirs de la Maison des Morts. Il ne répond pas directement, mais commence:
—«Les écrivains de la Russie sont extraordinaires. Ce qui rend leurs livres si grands, c'est la pitié qu'ils y ont mise. N'est-ce pas, avant j'aimais beaucoup Madame Bovary; mais Flaubert n'a pas voulu de pitié dans son œuvre, et c'est pourquoi elle a l'air petite et fermée; la pitié, c'est le côté par où est ouverte une œuvre, par où elle paraît infinie... Savez-vous, dear, que c'est la pitié qui m'a empêché de me tuer? Oh! pendant les six premiers mois j'ai été terriblement malheureux; si malheureux que je voulais me tuer; mais ce qui m'a retenu de le faire, ç'a été de regarder les autres, de voir qu'ils étaient aussi malheureux que moi, et d'avoir pitié. O dear! c'est une chose admirable, que la pitié; et je ne la connaissais pas! (Il parlait à voix presque basse, sans exaltation aucune.)—Est-ce que vous avez bien compris combien la pitié est une chose admirable? Pour moi je remercie Dieu chaque soir—oui, à genoux, je remercie Dieu de me l'avoir fait connaître. Car je suis entré dans la prison avec un cœur de pierre et ne songeant qu'à mon plaisir, mais maintenant mon cœur s'est complètement brisé; la pitié est entrée dans mon cœur; j'ai compris maintenant que la pitié est la plus grande, la plus belle chose qu'il y ait au monde... Et voilà pourquoi je ne peux pas en vouloir à ceux qui m'ont condamné, ni à personne, parce que, sans eux, je n'aurais pas connu tout cela.—Bosy m'écrit des lettres terribles; il me dit qu'il ne me comprend pas; qu'il ne comprend pas que je n'en veuille pas à tout le monde; que tout le monde a été odieux pour moi... Non, il ne me comprend pas; il ne peut plus me comprendre. Mais je le lui répète dans chaque lettre; nous ne pouvons pas suivre la même route; il a la sienne; elle est très belle; j'ai la mienne. La sienne, c'est celle d'Alcibiade; la mienne est maintenant celle de saint François d'Assise... Connaissez-vous saint François d'Assise? aoh! admirable! admirable! Voulez-vous me faire un grand plaisir? Envoyez-moi la meilleure vie de saint François que vous connaissiez...»
Je le lui promets, il reprend:
—«Oui—ensuite nous avons eu un directeur de prison charmant, aoh! tout à fait charmant! mais les six premiers mois, j'ai été terriblement malheureux. Il y avait un gouverneur de prison très méchant, un juif, qui était très cruel, parce qu'il manquait complètement d'imagination.» Cette dernière phrase, dite très vite, était irrésistiblement comique; et comme j'éclate de rire, il rit aussi, la répète, puis continue:
—«Il ne savait quoi imaginer pour nous faire souffrir:—Vous allez voir comme il manquait d'imagination... Il faut que vous sachiez que, dans la prison, on ne vous laisse sortir qu'une heure par jour; alors on marche dans une cour, en rond, les uns derrière les autres, et il est absolument défendu de se parler. Des gardes vous surveillent et il y a de terribles punitions pour celui qu'on surprend—Ceux qui sont pour la première fois en prison se reconnaissent à ce qu'ils ne savent pas parler sans remuer les lèvres.., Il y avait déjà six semaines que j'étais enfermé, et que je n'avais dit un mot à personne—à personne. Un soir, nous marchions comme cela les uns derrière les autres pendant l'heure de la promenade, et tout d'un coup, derrière moi, j'entends prononcer mon nom: c'était le prisonnier qui était derrière moi, qui disait: «Oscar Wilde, je vous plains, parce que vous devez souffrir plus que nous.» Alors j'ai fait un énorme effort pour ne pas être remarqué (je croyais que j'allais m'évanouir) et j'ai dit sans me retourner: «Non, mon ami; nous souffrons tous également.»—Et ce jour-là je n'ai plus du tout eu envie de me tuer.
»Nous avons parlé comme cela plusieurs jours. J'ai su son nom, et ce qu'il faisait. Il s'appelait P***; c'était un excellent garçon; aoh! excellent!... Mais je ne savais pas encore parler sans remuer les lèvres, et un soir: «C. 33! (C. 33 c'était moi)—C. 33 et C. 48, sortez des rangs!» Alors nous sortons des rangs et le gardien dit: «Vous allez comparaître devant Monsieur le Dirrrecteur!»—Et comme la pitié était déjà entrée dans mon cœur, je ne m'effrayais absolument que pour lui; j'étais, au contraire, heureux de souffrir à cause de lui.—Mais le directeur était tout à fait terrible. Il a fait passer P*** le premier; il voulait nous interroger séparément,—parce qu'il faut vous dire que la peine n'est pas la même pour celui qui a commencé à parler que pour celui qui a répondu; la peine de celui qui a parlé le premier est le double de celle de l'autre; d'ordinaire le premier a quinze jours de cachot, le second seulement huit; alors le directeur voulait savoir qui de nous deux avait parlé le premier. Et, naturellement, P***, qui était un excellent garçon, a dit que c'était lui. Et quand, après, le directeur m'a fait venir pour m'interroger, naturellement, j'ai dit que c'était moi. Alors le directeur est devenu très rouge, parce qu'il ne comprenait plus.—«Mais P*** dit aussi que c'est lui qui a commencé! Je ne peux pas comprendre...»