Le Président. — Maître X, je ne vois pas trop l’intérêt que ça peut avoir.
Tant pis ! Heureusement les jurés, eux, le voient bien ; et tout le drame s’éclaire quand s’avance à la barre la patronne. C’est une vieille de plus de soixante ans, sèche et solide, comme momifiée, aux traits durs, aux yeux froids, aux lèvres serrées. Le visage est cerné par un bonnet de dentelle noire, et le ruban qui l’attache retombe sur un petit mantelet noir.
Le Président. — Vous aviez la fille Rachel à votre service ? Étiez-vous contente d’elle ?
La patronne. — Oh ! oui, j’étais bien contente. Pour sûr je n’ai jamais eu à me plaindre d’elle.
Le Président. — Vous ne vous êtes jamais aperçue de sa grossesse ?
La patronne. — Non, jamais. Si j’avais su son état, je ne l’aurais pas gardée, c’est sûr.
Le Président. — A l’instruction vous avez dit que vous voyiez bien qu’elle devenait fameuse, mais que vous croyiez que ça venait de l’estomac. La veille du jour de l’accouchement vous avez vu du sang et de l’eau dans la cuisine, à l’endroit où la fille s’était assise.
La patronne. — J’ai cru que c’était d’un poulet qu’on venait de vider.
Et l’on sent encore dans la voix nette et sèche de la vieille cette volonté de ne rien savoir, de ne rien avoir vu, de ne rien voir.
L’instruction a établi que, dans cette ferme isolée, ne venait jamais aucun homme et que la fille n’a pu voir que le mari de la patronne, âgé de 75 ans, ou que le fils, âgé de trente-deux ans, à l’une de ses rares et rapides apparitions. La vieille nous apprend également qu’il fallait passer par sa chambre pour entrer dans celle de la servante, — ceci dit comme pour bien montrer que ça ne peut pas être son fils qui… etc…